Amenra + Oathbreaker + Hessian + Treha Sektori 13/04/2014 @ La Maroquinerie, Paris

Amenra + Oathbreaker + Hessian + Treha Sektori 13/04/2014 @ La Maroquinerie, Paris

Si dans ma sphère d’écoute musicale il m’arrive de préférer le calme à l'agitation frénétique des sons, l’inverse est aussi vrai. L’alliance des deux dans une seule et même mélodie est une sorte de point culminant à atteindre dans ce que je recherche en matière de musique. Apprécier le silence grâce à l’overdose de bruit, comprendre le grand fracas des décibels précédé et suivi de l’absence de violence. Cette sorte d’harmonie totale avec laquelle on peut parcourir notre palette d’émotions était ce que proposait l’événement européen de la tournée de Church of Ra, alliance divine opérée par les groupes Oathbreaker, Amenra, Hessian, Treha Sektori, et parfois d’autres. Polyptyque des musiques de l’ombre, réunissant sous la même nef nos cœurs déjà convertis à leur croyance, ils veulent nous faire passer un message artistique et musical commun en le déclinant sous différentes formes d’expression.

Les terres de feu de la Belgique ont laissé passer Héphaïstos (et ses potes) ce soir à la Maroquinerie sous les noms d’Hessian, Oathbreaker, Treha Sektori et Amenra (dans l’ordre de passage). À mon arrivée, je me retrouve tout de suite plongée dans le bain. Je rejoins mes amis tranquillement installés, en train de boire une bière. Tout le monde semble très enthousiaste à l’idée de voir ce que la soirée va donner, l'atmosphère est détendue et la quantité de perfectos en cuir présents pourrait reconstituer quelques centaines de vaches. Alors que nous sirotons tranquillement notre mousseuse, le sol se met à trembler sous nos pieds bottés. Innocemment, je lance alors un très élégant : « Ah bah c’est bizarre, je ne savais pas que le métro passait sous la Maroquinerie… ». La personne en face de moi me lance un regard amusé (mais très intérieurement consterné), et me déclare : « Je ne pense pas que ce soit le métro, mais plutôt la première partie du concert ». Nous décidons alors d’aller constater nous même de l’origine du bruit, et j’ai personnellement l’impression de rejoindre l’abbaye de Monte-à-regret.

L’ambiance est insouciante, cathartique, annonciatrice d’une bonne soirée.

Hessian

Tout le monde n’est pas encore arrivé, mais dans le pit ça s’affole déjà, ça danse, les bras levés vers le ciel, tendus vers on ne sait quels dieux. L’ambiance est insouciante, cathartique, annonciatrice d’une bonne soirée. Je n’ai personnellement trouvé rien de spécial à la performance de Hessian, qui était à la fois sympathique, mais un peu passe-partout. C’est ce que j’appelle, lorsque je me réfère à mon Petit-Larousse-déformé-et-fatigué, « un groupe vaseline », c’est-à-dire un groupe ni bon ni mauvais, qui se laisse écouter (et qui en l’occurrence, fait bien son boulot d’exutoire en live, de cautérisation de plaies ouvertes), mais dont les chansons pourraient tout aussi bien être réalisées par n’importe quelle formation de hardcore (ne sortez pas la caillasse tout de suite, il y en a encore trois après).

 

Oathbreaker

Oathbreaker en live est un moment singulier comme il est rare d’en expérimenter.

En revanche, les quelques-uns qui ont pour habitude d’arriver comme les carabiniers ne sauront jamais ce qu’ils ont manqué en ratant la protestation arachnéenne d’Oathbreaker. Leur musique alterne et valse tranquillement entre une violence sans nom et un son atmosphérique bercé par la voix de Caro Tanghe. La chanteuse occupe à elle seule l’espace de la scène, objet de fascination pour tous, laissant peu de place aux autres. Ses cheveux lui recouvrent un visage que l’on imagine luisant de sueur, donnant une bénédiction chthonienne à ceux qui en veulent bien.* Atteignant parfois la fureur de groupes tels que Converge et la douceur noire et prégnante de Chelsea Wolfe, Oathbreaker en live est un moment singulier comme il est rare d’en expérimenter. La voix de Caro Tanghe se déchire et la foule aussi, elle est maîtresse d’un public qui se laisse peu à peu aller au lâcher-prise le plus total. À ses côtés, Lennart Bossu, Gilles Demolder et Ivo Debrabandere, permettent l’harmonie d’une frénésie absolue. Le groupe n'a joué que des titres de son dernier album Eros | Anteros, et notamment The Abyss Looks Into Me, un morceau proche de la perfection. Riffs noirs, voix illuminée, batterie bêtifiante, Oathbreaker n’a plus besoin de convaincre personne, le monde est à ses pieds.

 

Dehn Sora

Ce live complètement electro perturbe légèrement le public.

La pause bière/clope s’impose et nous remontons tranquillement à la surface de la Terre, immédiatement victimes de la luminosité entrant dans nos pupilles, toujours pas remises de la ténébreuse performance d’Oathbreaker. Pourtant, pas le temps de laisser mûrir les bananes, nous voilà redescendus pour assister à la démonstration musicale très perturbante de Treha Sektori. Sur l’écran géant, derrière la scène, commence en synchrone la vidéo d’Ah Estereh Komh Derah dans sa version longue et les notes colériques de Dehn Sora. Les mots dark ambient prennent alors une véritable signification. La seule lumière qui nous éclaire est celle de cette vidéo figurative d’un Prométhée dans l’embarras (qui laisse traîner sa langue sur les branches d’un arbre, l’étourdi). Il semble que ce live complètement electro perturbe légèrement le public, quelque peu médusé. Oserais-je avouer que j’ai personnellement trouvé dans les sons de Treha Sektori le repos qui m’était nécessaire avant Amenra et ses tambours de guerre ?

Rythmes cycliques accentués par la voix de Sora, il n’y a aucun doute, nous sommes à l’église. Mais pas n’importe laquelle, celle de l’ésotérisme, celle qui réunit en son antre tout le projet de Church of Ra. Il est alors temps de véritablement réaliser qu’au-delà des concerts des artistes, nous sommes les témoins et acteurs d’un rite conceptuel de conversion. Ma jauge émotionnelle est plus pleine que celle d’un sims, je suis prêtre à prendre Amenra en plein dans mes entrailles déjà bien amochées.

 

Amenra

S’il y a une chose qu’est pour moi ce groupe singulier, c’est bien un crieur d’émotions, noires, spleenétiques, enfumées.

En guise de prologue, je vous annonce dès maintenant que j’ai passé l’essentiel du concert d’Amenra les yeux fermés. Oui. Parce que s’il y a une chose qu’est pour moi ce groupe singulier, c’est bien un crieur d’émotions, noires, spleenétiques, enfumées. Celles que l’on refoule. Celles qui punissent nos pauvres corps enfermés dans leur chair et dans le noir de nos paupières closes. Et pour être encore plus honnête, le dos de Colin H van Eeckhou (le chanteur) est bien joli — surtout quand il n’a plus de t-shirt et qu’il nous laisse admirer la magnifique potence tatouée qui parcourt son dos couvert du bouillonnement de sa sueur —, mais plongés dans le noir comme nous l’étions, il avait une piètre importance.

Je me souviendrai toujours du jour où j’ai vu pour la première fois la vidéo du projet solo de Colin, CHVE, et son si doux She never left. Pour moi, Amenra regroupe cette sensibilité presque boiteuse logée dans le cœur du chanteur et la violence frénétique avec laquelle nous répondons tous à l’absolutisme de l’existence. Lorsqu’ils commencent à jouer Am Kreuz, suivie de Silver Needle. Golden Nail, je ressens enfin les déchirements internes qu’ils tiennent tant à provoquer en moi depuis le début de leur live. L’expérience musicale en concert est toujours dépendante de la subjectivité de chacun, il y a les cueilleurs d’oranges virtuelles, les possédés (comme moi), les statiques, les énervés, et tous les autres. Malgré cela, d’aucuns ne sauraient être insensibles à la prestation du groupe. Que ce soit par la brutalité de ses hymnes ou par la spiritualité qu’ils imposent.

En sortant de la salle de la Maroquinerie, je me sens épuisée comme après un cours de sport au lycée, assez désagréable, mais libérateur. Mes amis semblent être dans le même état de béatitude écrasante. Dans mes souvenirs, la fatigue liée à la messe découlait de la voix assommante du prêtre qui y officiait. Comme quoi, tout se rejoint en fin de compte.

 

*Une simple note un peu en dehors des conventions du live-report, mais je fus incroyablement attristée d’entendre quelques remarques sexistes flotter tranquillement en direction de la chanteuse d’Oathbreaker. Ivo, le batteur du groupe, déclarait lui-même dans une interview qu’il espérait que « les gens apprécient Caro au chant sans tenir compte du fait que ce soit une fille ». À croire que l’on a encore du travail à faire en matière d’égalité des genres sur la scène hardcore (comme partout ailleurs).

 

Crédits photos : Patrick Baleydier

Journaliste itinérante multiusage, experte en remplacement de porte mais aussi en cinéma de genre, j'ai plus de films d'horreur vus à mon compteur que l'enfant fantasmé de John Carpenter et Dario Argento. J'aime écouter de la musique et en parler, surtout ici.

Ajouter un commentaire