Gilles de Rais : Once upon a time deep inside a crypt...

Gilles de Rais : Once upon a time deep inside a crypt...

Oyez ! Oyez ! Braves gens, l’horrible et larmoyante histoire d’un homme à qui la naissance, le sort et la bravoure offrirent tout, et qui dessécha son âme et la renommée de sa lignée en de telles turpitudes, que nul ne put encore prononcer son nom sans être pris d’effroi. Oyez l’histoire de l’inoubliable (et pourtant très oublié) Gilles de Rais.

Gilles de Rais, c’est qui, c’est quoi ? C’est la guerre de cent ans, l’époque où le Moyen Age est en train de tirer sa révérence, et la France en train de s’ériger en monarchie indivisible. Gilles de Rais, c’est encore : une parentèle du très puissant duché de Bretagne, compagnon d’armes de Jeanne d’Arc, plus jeune maréchal de France de l’histoire de l’armée, et pour finir thaumaturge, évocateur de démons, violeur et assassin d’enfants. Nombre de victimes : entre 200 et 1200, selon que nous donnions foi aux registres paroissiaux ou au nombre de crânes découverts dans ses trois châteaux, Tiffauges, Champtocé et Machecoul. Pour mettre en métaphore, Gilles de Rais c’est Elisabeth Bathory au masculin.

Nous pouvons parfaitement replacer La Louve dans la culture populaire. Avec Gilles de Rais, la tâche est moins aisée. Nous n’avons pas été aidés. Ayant passé toute mon enfance en Vendée, l’un des départements composant la baronnie de Rais, à moins de 90 km de Tiffauges, il m’a fallu attendre d’avoir 17 ans pour lire son nom dans le célébrissime court roman de Clive Barker, The Hellbound Heart (Hellraiser en VF). Il me fallut près de dix ans de plus pour aller faire un tour à Tiffauges pour visiter les ruines du château. Las… Vous êtes accueillis par une banderole « Château de Barbe Bleue », et vous pénétrez dans un parc à thème avec spectacle de fauconnerie et démonstration de balistes et de scorpions. La mention historique se résume à une cinéscénie relatant un très apocryphe duel entre Gilles et Jeanne (et pas un match de volley, non, pardonnez moi encore mes mauvais jeux de mots). A quoi m’attendais-je ? De grâce, ne me faîtes pas l’esprit plus mal tourné que je ne l’ai déjà. Une messe noire accompagnée d’un holocauste d’enfants ? Certes non. Mais était-ce trop demander que d’avoir un rappel de la guerre de cent ans ? Gilles de Rais, ogre, cela peut s’entendre dans le folklore, ne serait-ce que pour inculquer aux enfants qu’ils existent des monstres. Faire l’amalgame avec Henry VIII, la véritable Barbe Bleue, non.

 

Nous sommes embarrassés par Gilles de Rais, c’est un fait, figure aux personnalités foisonnantes, irréductibles : le héros national et le dépravé auquel nous ne pardonnerons jamais. Pourtant, pourquoi s’interdire de le fréquenter ? Il est tout un monde infernal dans cet homme. Sans idolâtrie morbide, la visite s’impose. Sachez que vous n’aurez de meilleur Virgile qu’en la personne de Joris-Karl Huysmans (La Magie en Poitou, Gilles de Rais ; Là-Bas). Parlons symboles, nous éviterons tous partis pris scabreux.

 

Le Chevalier Émérite

« Gilles de Rais played a crucial rôle in France's greatest victory »
- Macabre, The Black Knight

 

« Les armées anglaises se rejoignaient, inondaient le pays, s'étendaient de plus en plus, envahissaient le centre. Le Roi songeait à se replier dans le midi, à lâcher la France ; ce fut à ce moment que parut Jeanne d'Arc. Gilles de Rais, qui se trouvait à la cour, fut chargé par Charles de la garde et de la défense de la Pucelle. Il la suit partout, l'assiste dans les batailles, sous les murs de Paris même, se tient auprès d'elle à Reims, le jour du sacre, où, à cause de sa valeur, [...]  le Roi le nomma maréchal de France, à vingt-cinq ans. » (Huysmans)

 

Le Dévot Exalté

« Her [Jeanne] saintly eyes filling with tears, lifting with truth/And then a golden flash like the onset of Heaven/Leaving her screams breaking my heart/And in the grip of fire/I knew the death of love. »
- Cradle of Filth, The Death of Love

 

Les spéculations vont bon train sur les deux héros de la guerre de cent ans, quant à la nature de leurs relations. Mais rien n'empêche d'émettre quelques hypothèses. Ce qui est certain, c'est la ferveur de leur sentiment religieux à tous deux : au moyen-âge, on est très catholique par conviction ou parce qu'on est terrorisé par le Diable. La flamme de Jeanne n'est plus à prouver ; elle agrégeait derrière elle tous les barons indécis. Sans trop extrapoler, nous pouvons raisonnablement penser qu'une telle emprise représentait l'aboutissement du geste chevaleresque pour Gilles. On combat contre les Anglais et pour l’Église, emporté par l'élan mystique de Jeanne.

Gilles de Rais amoureux de Jeanne d'Arc ? Anachronisme. Au Moyen-Age, l'union est avant tout une union de raison. Il faudra attendre encore quelques siècles pour que le sentiment amoureux s'affirme en tant que tel. Maintenant, il ne faut pas minimiser la mort de Jeanne d'Arc. En plus de voir disparaître « une sainte » selon l'expression consacrée, c'est une héroïne tragique qui est sacrifiée. Le temps du mysticisme est donc révolu, la nouvelle France sera faite d'intrigues de cour et de jeux de trônes. Rien de bien exaltant pour le baron de Rais qui préfère s'en retourner en ses terres.

 

L’Esthète Décadent

« Appreciating aesthetic art and alchemy »
- Ancient Rites, Morbid Glory

 

« Il est presque isolé dans son temps, ce baron de Rais ! Alors que ses pairs sont de simples brutes, lui veut des raffinements éperdus d'art, rêve de littérature térébrante et lointaine, compose même un traité sur l'art d'évoquer des démons, adore la musique, ne veut s'entourer que d'objets introuvables, que de choses rares. »  (Huysmans)

« Réduit aux abois, Gilles se laissa entièrement dominer par sa passion de l'alchimie et abandonna tout pour elle. Mais il est bon de remarquer que cette science, qui le jeta dans la démonomanie, alors qu'il espéra créer de l'or et se sauver ainsi d'une misère imminente, il l'aima pour elle-même, dans un temps où il était riche. Ce fut en effet vers l'année 1426 au moment où l'argent déferlait dans ses coffres, qu'il tenta, pour la première fois, la réussite du grand œuvre. » (Huysmans)

 

« Alchemist and sorcerers stitched his head/With the stench of Pitch and Myrrh »
- Sweetest Maleficia, Cradle of Filth

 

« Enfin Prélati, Blanchet, tous les souffleurs et les sorciers qui entourent le Maréchal, déclarent que pour amorcer Satan, il faudrait que Gilles lui cédât son âme ou sa vie ou qu'il commît des crimes. […] Gilles refuse d'aliéner son existence et d'abandonner son âme, mais il songe sans horreur aux meurtres. […] La toute première victime fut un tout petit garçon, dont le nom est ignoré. » (Huysmans)

 

Le Démonomane Déchaîné

« Of their gurgled screams I could never hear enough. »
- The Black Dahlia Murder, The Window

 

« Alluring children for his masses/Robbing and buying young souls/Sacrifice to morbid demons/Satisfy his repulsive sexual lust. »
- Celtic Frost, Into the Crypt of Rays.

 

« Le sang de cet enfant que Gilles avait conservé pour écrire ses formules d'évocation et ses grimoires, s'épandit en d'horribles semailles qui levèrent, et bientôt de Rais put engranger la plus exorbitante moisson de crimes que l'on connaisse. » (Huysmans)

Le cauchemar dure huit ans, de 1432 à 1440 pour les habitants de l'Anjou, du Poitou et de Bretagne. Des régions entières sont dépeuplées de leurs enfants. Gilles se sent intouchable, multiplie les monstruosités. Son arrogance le perd. Il commet l'irréparable en perpétrant un attentat au sein d'une église même. Et le piège se referme. Emprisonné sous l'ordre de l'évêque de Nantes, Jean de Malestroit, Gilles est jugé par une double cour, l'une civile, l'autre ecclésiastique. Avant même que le procès n'ait eu lieu, la première le condamne à mort, sans appel. La seconde le frappe d'excommunication avant de le passer à la question canonique pour valider ses confessions. Épouvanté à l'idée de mourir sans être réincorporé à l'Eglise, Gilles avoue ses crimes devant la cour.

« D'une voix sourde, obscurcie par les larmes, il raconta ses rapts d'enfants, ses hideuses tactiques, ses meurtres impétueux ; obsédé par la vision de ses victimes, il décrivit leurs agonies, leurs appels et leurs râles ; il confessa qu'il avait arraché des cœurs par des plaies élargies, ouvertes, tels que des fruits mûrs. […] Puis sa voix devint plus rauque ; il arrivait aux effusions sépulcrales. Il divulgua les détails, les énuméra tous. Ce fut tellement formidable, tellement atroce, que, sous leurs coiffes d'or, les Évêques blêmirent ; ces prêtres trempés au feu des confessions, ces juges qui en des temps de démonomanie et de meurtre avaient entendu les plus terrifiants des aveux, ces prélats qu'aucun forfait, qu'aucune abjection des sens, qu'aucun purin d'âme n'étonnaient plus, se signèrent, et Jean de Malestroit, se dressa et voilà, par pudeur, la face du Christ. » (Huysmans)

 

Le Repenti Mystique

Ses crimes confessés, Gilles demanda pardon à Dieu et exhorta la foule remplissant la salle où siégeait le tribunal à prier pour lui, ce qu'elle fit unanimement. Puis la cour condamna le baron de Rais, ainsi que ses complices, à être pendus et brûlés vifs.

Gilles ne craignait pas la mort. L'ancien chevalier l'avait trop souvent côtoyée. L'accusé attendait son supplice avec impatience pour demander miséricorde à son Rédempteur. Le démonomane disparut et le dévot refit son apparition.

 

« Thus The end was glorious/He went like Jesus trussed. »
- Cradle of Filth, Godspeed on the Devil's Thunder

« She [Jeanne d'Arc] was chaste beyond all graces/ The face of faith illuminated/More precious than Prelatti's spell/A goddes in a dream. »
- Cradle of Filth, Balsamic and Anathema

 

Et sa fin fut en tout point exemplaire.

«Et, foudroyé par la grâce, dans un cri d'horreur et de joie, il s'était subitement renversé l'âme ; il l'avait lavée de ses pleurs, séchée au feu des prières. Le meurtrier s'était renié, le compagnon de Jeanne d'Arc avait reparu, le mystique dont l'âme s'essorait jusqu'à Dieu, dans des balbuties d'adorations, dans des flots de larmes ! » (Huysmans)

 

PS 1 : Dans ce papier, j'ai totalement abandonné la thèse de l'innocence de Gilles de Rais, théorie selon laquelle le baron eut été victime d'une machination. Le procès en révision de Gilles de Rais, ayant eu lieu en 1992, est une mascarade à laquelle nous ne nous prêterons pas plus d'attention qu'une grosse blague montée à la fin d'un repas très alcoolisé. Certes, la puissance de Gilles de Rais devait faire des envieux, et le roi devait considérer sans trop d'aménité ce vassal remuant et particulièrement puissant. Il n'en demeure : Gilles fut reconnu coupable de ses crimes par un tribunal qui avait diligenté une enquête sérieuse.

PS 2 : Pour une raison de décence, j'ai volontairement atténué la dimension sexuelle des crimes perpétrés par Gilles de Rais. Loin de moi l'idée de les amoindrir pour autant. Dès lors qu'on parle de pédophilie, il convient d'être mesuré. Mais les faits sont là : passés les premiers sacrifices alchimistes, Gilles de Rais se mua en violeur et en assassin d'enfants.

PS 3 : Si d'aventure, de villégiature au Hellfest à Clisson, vous vous interrogiez sur les racines du mal, dites-vous bien que vous vous trouvez dans l'ancienne baronnie de Rais, et que vous ne vous trouvez qu'à 19 km de Tiffauges. Le Hellfest, grand carnaval du métal, est régulièrement soumis à différentes attaques émanant de ligues de moralité catholiques, pour certaines vendéennes. C'est bien joli d'ériger sa mentalité de dame patronnesse et de consacrer le christianisme au rang de valeur séculaire menacée, mais c'est quelque peu réécrire l'histoire. L'histoire de la Vendée est baignée de sang. Il y a une noirceur consubstantielle à ce département qui se nourrit de superstitions païennes. On ne sort pas la nuit, on craint ce qui se tapit dans les forêts, on craint ce qui agite les frondaisons des arbres en l'absence de vent. Bref le catholicisme est une religion jeune, et le paganisme ne s’est toujours pas assagi.

 

Gilles de Rais : Once upon a time deep inside a crypt...
J'aime les chats roux, les pandas roux, Josh Homme et Jessica Chastain.

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