Corrections House + C R O W N + Hangman's Chair 10/12/2013 @ Flèche d'Or, Paris

Corrections House + C R O W N + Hangman's Chair 10/12/2013 @ Flèche d'Or, Paris

Tandis que je cheminais vers La Flèche d’Or, féérie de Noël oblige, entre sequins de lumière et cloches tintinnabulantes, je croisai Métro Simplon de sympathiques gentlemen en train de se fumer une bonne pipe de crack devant une foule de voyageurs pas très impavides. Quand l’un des ces lords s’agenouilla en poussant des cris de banshees pour recueillir compulsivement les miettes qui avaient pu lui échapper, je me fis la réflexion qu’il était grand temps de prendre mon train, pouvant encore sursoir à la fréquentation d’un camé en pleine crise de manque. Moyennant quoi, j’avais trouvé la métaphore de la soirée : la chimie.

Ce soir, le groupe phare à La Flèche d’Or est Corrections House (cf la très belle chronique de Martin). Vous avez dit supergroupe ? Supergroupe oui, en terme d’association d’artistes géniaux. Les voir réunis sur une scène de 9 mètres carrés tient lieu de fantasme. Bémol : comment va s’opérer la transition du studio à la scène ? Evidemment ces musiciens sont tous des professionnels, évidemment ils se connaissent déjà et ont déjà joué ensemble. Mais notre horizon d’attente est grand… Ce serait particulièrement moche que Corrections House live s’avère être l’énantiomère inactif du Corrections House studio.

(N.B : énantiomérie ou chiralité : pour une molécule, deux structures (lévogyre, dextrogyre), images l’une de l’autre dans une symétrie par rapport à un plan et dont les propriétés physiques peuvent différer du tout au tout. Certains médicaments sont actifs sous une seule forme, l’autre se contentant d’être silencieuse ou spécifiquement nocive.)

Corrections House studio (lévogyre), c’est grand, énorme, émouvant, [insérer ici adjectif mélioratif]. Corrections House live (dextrogyre), c’est je ne sais pas encore quoi. Quoi qu’il en soit, je n’ai pas envie de me retrouver le cerveau embrumé par des résidus de synthèse venus s’enkyster dans mon oreille interne, comme autant de spirochètes vicieuses. Et je n’ai pas non plus envie d’être déçu.

Il y a quelques jours, Corrections House a choisi de jouer dans une piscine à Berlin. On n’est ni chez Merck ni chez Pfizer, mais on a vu pire comme choix de cuve de décantation…

 

Hangman's Chair

Des films muets en noir et blanc accélérés y sont diffusés, quelque chose comme de la scène de genre, un peu comme une révélation de somnambule.

La soirée débute avec Hangman’s Chair. Son lourd, voix claire. Si lourd que le vibrato est à la limite du supportable (mon péricarde résonne…). On est dans le plaisir, mais ça ne décolle pas non plus. Le groupe a habillé son set de projections sur trois écrans triangulaires au dessus de la scène. Des films muets en noir et blanc accélérés y sont diffusés, quelque chose comme de la scène de genre, un peu comme une révélation de somnambule. Cédric Toufouti conclut le set par un morceau mélodique tandis que sont projetés des portraits anthropométriques du début XXème de la police américaine (pas des génies du crime à la Keyser Söse, mais de pauvres gens, pour la plupart, victimes de la misère et des circonstances). Anthem for the dispossessed ? Les visages passent en kaléidoscope sur un long larsen. Fin. Everything’s gone blue.

La balance s’éternise un peu pour Crown. Et cela démarre enfin. Crown ? Deux hommes, deux guitares, une voix, des machines et bien d’autres choses encore.

 

C R O W N

Beat souvent très lent, nappes hypnotiques, longs riffs qui vous font voyager loin, chant presque grégorien sur certains morceaux…

Comme me disait mon cher camarade, Vincent Duke : « Cela va te faire tout drôle avant Corrections House. » Claro… Beat souvent très lent, nappes hypnotiques, longs riffs qui vous font voyager loin, chant presque grégorien sur certains morceaux… Parfois cela paraît un peu trop ralenti, mais la fin du set démontre le contraire : le duo (trio pour l’occasion) sait bousculer le rythme. Pour un peu, je rêverais de les voir dans le cinéma de The Lords of Salem, au cours d’une projection pour fantôme. Je suis tout à fait certain que quelque chose sourdrait de l’écran. Là, on pourrait parler de 3D. Euh… Voir un concert assis ? Hein ? C’est lorsque je me suis rapproché de la scène que j’ai constaté une sacré différence au niveau de la réception de la musique : putain de bordel de merde, nous avons hérité d’un son on ne peut plus calamiteux ce soir. Et, à moins d’avoir le nez collé à la scène, la déperdition du son est considérable. A n’en pas douter le set de Crown en aura grandement pâti. C’est infiniment dommage.

 

Corrections House

Corrections House sur scène semble très contextuel : ce n’est pas seulement une scène dont s’empare le groupe mais d’une situation.

Un petit break et Mike Williams, Scott Kelly, Bruce Lamont et Sanford Parker font leur entrée. Certes, je n’avais pas besoin de donner la composition du groupe, tout le monde le connaissant déjà, mais cette réunion n’a rien de commun. La mise en scène est marquée : Corrections House conjugue le Rouge et le Noir du fait de leurs chemises frappées aux armes du groupe et du bréviaire que Mike Williams n’aura de cesse de lire au cours du concert.

Et Corrections House commence à jouer.

Alors ? On craque son string comme une ado de 14 ans pétée au malibu avant d’aller tortiller du cul tel un cochon d’inde chargé à la dilaudide ? Non. C’est davantage une envie de communion et l’atmosphère est pesante, lourde, violente. Ce n’est pas tous les jours que vous verrez Mike Williams prêcher sur scène, qu’il chante, hurle, ou soit en mode « spoken word » (technique époustouflante, extrêmement intimiste). A côté de lui, Scott Kelly est impérial. Mention toute particulière à Bruce Lamont. Le jeu de saxo peut rappeler du Ornette Coleman quand on l’entend, car surprise, le son jouera également des tours à Corrections House ; le chant est magistral. Derrière eux un peu en retrait, Parker propage à partir de ses machines des sonorités indus sur lesquelles se greffent le chant et les autres lignes musicales.

A partir de là tout est possible. Corrections House live ne ressemble pas vraiment au Corrections House studio, ressenti purement personnel. Ça claque, ça cogne, mais ce n’est pas tout à fait pareil. Corrections House sur scène semble très contextuel : ce n’est pas seulement une scène dont s’empare le groupe mais d’une situation. A titre d’exemple le morceau « Dirt Poor and Mentally Ill », et bien entendu « Hoax the System » joué en rappel et étiré sur près d’un quart d’heure. Loop après loop de boîte à rythme, le message s’inscrit.

Corrections House prêchait déjà des convaincus. Les autres n’étaient pas là. Peu de monde à La Flèche d’Or, de manière inexplicable.

« Enantiomères », j’oubliais… Selon qu’on synthétise la forme lévogyre ou celle dextrogyre, on peut fabriquer bien involontairement des molécules tératogènes. Corrections House a tout du monstre sublime. Au regard de la nature, les monstres sont des prodiges ; et les prodiges ont valeur de présage. C’est pourquoi j’aurais été fort désireux que plus de monde se soit déplacé pour les écouter.

Crédits photos : CSAOH / Andrey Kalinovsky

J'aime les chats roux, les pandas roux, Josh Homme et Jessica Chastain.

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