Goat - Commune (2014)

Goat - Commune (2014)

Deux ans d’attente. Deux ans (d’attente) pour enfin mériter l’écoute du nouvel album de Goat : Commune. Le groupe mystérieux, adepte des déguisements scéniques, de la dissimulation identitaire et soi-disant originaire de Korpilombolo en Suède, honore non seulement l’année 2014 de ce nouveau bijou, mais aussi d’une date parisienne au Trabendo le jeudi 25 septembre. Autant vous dire que chez Pelecanus.net, après toutes ces bonnes nouvelles, on a les plumes qui frétillent pas mal.

Dès les premières notes, le tympan frissonne et les hanches s’activent.

La musique du monde, le mélange des genres, le rythme psyché, la voix possédée, la collectivité, l’absence d’identité définie ; de prime abord, l’ambition musicale du groupe suédois Goat peut paraître titanesque. Pourtant, après la sortie de leur premier LP en 2012, tout le monde — du critique ampoulé aux adeptes de transe psychédélique — s’est mis d’accord. The Guardian ira jusqu’à dire que World Music incarne le mélange parfait entre Black Sabbath, Can, Fela Kuti, Funkadelic, Träd, Gräs & Stenar et Pärson Sound. Rien-que-ça. Anoblissement suprême : Télérama est passé complètement à côté de ce petit bijou, ce qui est généralement bon signe. Dans dix ans, ils se présenteront comme les Christophe Colomb du rock psyché lors d’une évocation rapide dans un papier surfait.

Trêve de plaisanterie, revenons à un sujet réellement intéressant. Goat n’est certainement pas le premier groupe à s’emparer de musiques dites traditionnelles pour en faire quelque chose de neuf. Cela est même si courant que l’on se perd parfois dans l’énumération-trait d’union à l’écoute de certains artistes. Dans les mélodies des Suédois, la quantité d’inspirations est telle qu’il serait facile de détourner l’oreille par peur d’une certaine surenchère. Mais il n’en est rien. Dès les premières notes, le tympan frissonne et les hanches s’activent. Leur proposition artistique dépasse la simple accumulation de styles et d’influences, chaque chanson est une déclaration, une fenêtre sur un autre univers. De l’Asie à l’Afrique en passant par le Brésil, Goat finit par parler tant de langages que le leur devient universel.

 

I Walked with a Zombie

Commune est guidé par le vaudou, une religion riche, complexe et surtout, pluriculturelle.

Commune est guidé par le vaudou, une religion riche, complexe et surtout, pluriculturelle. Dans la tradition vaudou, la musique est une sorte d’émissaire entre l’homme et le divin. Selon les rites, les chants exécutés par les danseurs varient, servant toujours à rythmer des mouvements déterminés et insolites. En nommant l’une de leurs chansons après le seul et unique dieu du culte haïtien (Bondye, le « Bon Dieu » en Créole), le groupe Goat offre un regard neuf sur la portée que peut prendre sa musique. Le vaudou use le son des tambours dans ses célébrations, ils ont un rôle prédominant durant les cérémonies. Selon le rituel auquel procèdent les fidèles, les types de tambours changent et Goat s’est réapproprié cela. Chaque morceau véhicule sa propre allégorie, son unique représentation de la spiritualité.

Autant dire qu’il est facile d’écouter Commune comme un album très dansant, mais que dans certaines conditions, il sera difficile de se détacher de son ésotérisme. Ces allégories musicales, verbales, philosophent petit à petit sur ce qu’est la religion, la foi, la croyance, sur la nature intrinsèque de l'être humain. Ce n’est que par le mélange et l'assemblage de ces vérités subjectives que l’auditeur peut créer la sienne. Talk to God et The Light Within et leurs chants rituels sont une porte de passage vers Dieu (il faut comprendre Dieu comme concept philosophique), et ne servent qu’à entraîner l’auditeur à la rencontre d'une seule chose : la transe. Il y a de la magie dans l'air.

Les guitares psychés de Goatchild enchaînent sur l’introduction de Goatslaves, une citation réverbérée de Floyd Westerman : « We’re here on Earth only a few winters. Then, we go to the Spirit World. The Spirit World is more real than most of us believe. The Spirit World is everything ». Au-delà de son métier d’acteur, Floyd Westerman était un Amérindien, un Sioux, activiste, représentant proclamé de sa culture et de sa Foi. Cette phrase déclamée de sa voix douce et sereine est directement suivie par les guitares, les percussions et la chanteuse criant : « Dying of freedom, dying of peace. Too many people living on their knees ». De quoi anéantir votre pelvic thrust déchaîné, n’est-ce pas ? Lorsque l’on recoupe les informations, et que l’on tente de comprendre vers quoi nous conduit la musique de Goat, le message semble clair : libérez-vous. Libérez-vous des religions, des sociétés, de toutes ces fausses libertés aisément distillées, destinées à servir des entités intouchables, voire irréelles. Dansez nus comme si demain n’existait pas.

La spiritualité est subjective, elle peut être en chacun de nous, elle peut nous asservir comme nous libérer, tout dépend de ce que l’on en fait. Nous en sommes les enfants ou les esclaves. À un peu plus de la moitié de l’écoute de l'album, les morceaux Hide From the Sun et Bondye arrivent à point nommé. Après les longs discours vient le temps de l’action. Leurs rythmes entêtants et répétitifs deviennent progressivement les militants musicaux de la libération pour tous, d’un affranchissement absolu de chacun.

 

Let us be reborn

Dans Commune, les morceaux sont un véritable voyage spirituel nous guidant tous vers le même endroit.

La proposition musicale de Goat n’en est pas vraiment une. Il s’agit plutôt d’une affirmation, d’un postulat : l’art seul permet de se soustraire à l’asservissement. Les riffs, les chants, les costumes de scène, les multiples instruments utilisés comme la guitare africaine, l’électrique, les cloches, les voix, les percussions ; tous ces rythmes venus de cent horizons différents, ces choses-là forment un ensemble, une collectivité. Dans Commune, les morceaux sont un véritable voyage spirituel nous guidant tous vers le même endroit. Les mendésiens 2.0, c’est nous. Longue vie aux adorateurs de boucs et de chèvres, longue vie à Goat.

La conclusion est ici habilement amenée, et nous rappelle énergiquement Talk to God, le premier titre, afin de fermer la boucle par un simple retour aux sources. Seule la réunion des tribus anciennes, des vieilles croyances, ainsi que notre dévouement charnel par la danse et la transe spirituelle nous permettra de renaître à nouveau. Avec Commune, Goat affirme enfin ce qui était simplement sous-entendu dans World Music. L’homme est un tout, leur musique une invitation, l’écoute de leur album une immense communion appelant à la tolérance et à l’oubli de l’individualisme croissant. Oui, oui, les membres de Goat sont les nouveaux hippies du XXIe siècle.

Goat - Commune (2014)
Goat
Commune
Talk to God
Words
The Light Within
To Travel the Path Unknown
Goatchild
Goatslaves
Hide From the Sun
Bondye
Gathering of Ancient Tribes
J'ai plus de films d'horreur vus à mon compteur que l'enfant fantasmée de John Carpenter et Dario Argento. J'aime écouter de la musique et en parler, surtout ici.

Ajouter un commentaire