Goat + Les Big Byrd 25/09/2014 @ Le Trabendo, Paris

Goat + Les Big Byrd 25/09/2014 @ Le Trabendo, Paris

Le soir du jeudi 25 septembre, le groupe suédois Goat jouait au Trabendo. Préparez-vous à un récit d’histoires qui tourne mal. On t’avait pourtant dit de ne pas aller dans la montagne, petite chèvre.

Dans ce pacte commun et inavoué qui nous lie, vous savez, celui consistant à mon engagement inconditionnel de diseuse de vérités subjectives, je vous annonce d'ores et déjà que je vais très certainement échouer. Je m’étais attardée à l’exercice d’analyse à l’occasion de la sortie de Commune, et ce sans trop sourciller. Parce qu’au fond, quand un groupe donne autant de matière à exploiter, difficile de se retrouver sans la moindre lexie à inscrire sur le rectangle blanc et impersonnel de Word. Oui, mais là, on me demande de vous parler de ressentis, d’instincts primaires, de l’oubli total de mon intellect et de ma sueur salée fixant mes vêtements à mon corps trop sensible. On me demande de vous décrire l’oubli, d’exposer à des yeux sûrement encore collés par la nuit qui vient de les libérer quelque chose que l’on appelle communément exister. Sans vouloir faire de mauvaise analogie, ce soir-là, j’étais telle la chèvre de monsieur Seguin, prête à défoncer du loup, ivre de liberté.



Là où les chèvres s’ennuient

Le Trabendo accueille bien doucement les futurs témoins du sabbat, tranquillement installés à l’extérieur en train de siroter leur bière. Dans la salle, le groupe suédois Les Big Byrd joue devant un public apathique (et il s'agit pourtant d'un des bébés d'Anton Newcombe). Malgré tout, ce qui se déroule sur scène n’est pas mauvais, si ce n’est que c’est un peu trop propre. Ce rock psyché un brin usagé pourrait même, si l’envie y était, nous déclencher quelques ondulations pelviennes. Le groupe joue sur les contrastes et nous propose un jeu de scène futuriste, des lumières clignotent au bout des doigts du claviériste et du guitariste, et nos yeux avec. Musicalement, Les Big Byrds c’est un peu comme si un groupe de synth pop des 80’s adepte de krautrock mécanique avait fait un petit avec The Blue Angel Lounge. Nous assistons à trente petites minutes satisfaisantes, mais loin de nous préparer à ce qui nous attend. Nous ne sommes encore qu’au pied de la montagne et il nous reste tant à affronter.

 

[...] ce qui se déroule sur scène n’est pas mauvais, si ce n’est que c’est un peu trop propre.

 

Aussi grande que le monde

Le Trabendo, ce soir-là, n’a pas fait salle comble. Et je ne peux cacher mon léger bonheur à ce propos. Impatiente d’entrer dans la danse, je saisis alors la chance que nous avons de voir jouer Goat dans une salle modeste et de qualité comme celle du Trabendo. Après leur passage aux Eurockéennes de Belfort, je n’ai eu qu’une peur, devoir me rendre dans une salle située non loin de celle où je me trouve — et synonyme d’enfer sur terre : le zénith. Mais je n’ai pas le temps de m’apitoyer que le groupe arrive sur scène. Burka de velours, boubous africains, masques de carnaval, aucun doute n’est possible, nous sommes bien au concert de Goat. Les deux chanteuses ne nous laissent pas le temps de digérer le surdosage vestimentaire que déjà les voilà en train de nous bénir (ou nous maudire, je ne saurais dire), armées de leurs bâtons en bois. Quand les premières notes de Talk to God retentissent dans l’enceinte des lieux, le déclic se fait instantanément. Nous voilà dévots d’un culte bien particulier, partisan de l’oubli de soi et de la libération de chacun par la musique.

 

Burka de velours, boubous africains, masques de carnaval, aucun doute n’est possible, nous sommes bien au concert de Goat.

Les chanteuses de Goat sont majestueuses, elles se contorsionnent comme des acrobates, dansent avec chaque partie de leur corps. Ondines orientales à la merci du son des guitares, des riffs lourds et du règne des percussions. Deuxième morceau, la foule explose tel un volcan. Let It Bleed et ses chœurs entêtants permettent à chacun de se libérer de ses chaînes. Nous avons enfin commencé l’ascension, une montée qui va durer plus d’une heure. Entre anciens titres et nouveaux (mais surtout anciens), Goat nous fait oublier jusqu’au passage du temps. Après le très énergique Disco Fever commencent les notes d’un morceau un peu moins connu, mais présent sur leur album Live Ballroom Ritual, l’impétueux Dreambuilding. Comme la chèvre de Monsieur Seguin (oui, encore elle), nous partons à l’aventure, sans vraiment savoir où celle-ci nous mènera. Il semble que nous expérimentons pour la première fois la souplesse de nos phalanges, que nous goûtons enfin les saveurs de la spiritualité sans pour autant nous sentir soumis — si ce n’est à la frénésie de nos hanches. Lorsque commence le rythme hypnotique de Diarabi, nous sommes déjà tous travestis par notre propre sueur. « LSD, LSD ! » semble crier l’atmosphère surréelle qui couvre alors le Trabendo (et quelqu’un dans le public). L’ère des hippies est bien de retour.

« LSD, LSD ! » semble crier l’atmosphère surréelle qui couvre alors le Trabendo.

C’est le moment que nous attendions tous, celui de courir voir nos mamans. Ce qui est un peu indécent lorsque l’on associe ce titre aux rythmes libidineux qu’imposent les percussions de Run To Your Mama à notre corps. Ça et les cris des chanteuses qui ne nous permettent à aucun moment de les oublier, là, à ondoyer sur scène et laissant voir l’ombre onirique de leurs courbes à travers leurs boubous. Un peu comme dans cette enivrante vidéo faite pour Anemone du Brian Jonestown Massacre. D’ailleurs, les voix clamant Hide From The Sun à ce stade du concert nous donnent très envie de faire exactement la même chose. La tentation de hurler tous en cœur sur le « Dying of freedom, dying of peace » de Goatslaves ne manque pas (et peut-être bien qu’une ou deux de mes cordes vocales ont sauté à ce moment-là). Quand le concert se termine officiellement, l'ambiance est électrique. Ce n’est pas au son de Words que la chèvre affrontera le loup. Quitte à y laisser sa peau, autant le faire majestueusement.

 

 

Cette belle fourrure blanche toute tachée de sang

Entre grand sabbat, cérémonie chamanique et pandémonium psyché, le concert de Goat arrache et torture la world music pour en faire une sorte de rituel universel. Le concert se conclut avec Golden Dawn et Det som aldrig förändras - Kristallen den fina, laissant alors chacun en proie à une fureur primaire, celle du guerrier prêt à affronter son destin. Je termine dans la fosse, couverte de ma sueur et de celle des autres. J’ai enfin atteint la transe maestoso, l’harmonie parfaite entre paix intérieure et brutale libération physique. Je viens de me faire bouffer par le loup.

 

Crédits photos : CSAOH/Andrey Kalinovsky

Journaliste itinérante multiusage, experte en remplacement de porte mais aussi en cinéma de genre, j'ai plus de films d'horreur vus à mon compteur que l'enfant fantasmé de John Carpenter et Dario Argento. J'aime écouter de la musique et en parler, surtout ici.

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