Swans + Domingo Garcia Huidobro 08/07/2015 @ Le Trabendo, Paris

Swans + Domingo Garcia Huidobro 08/07/2015 @ Le Trabendo, Paris

Il y a dans l’expérimentation d’un concert en live, un paradoxe appréciable. À bien des égards, la musique est une expérience empirique, faisant directement appel à — au moins –  l’un de nos sens : l’ouïe. Pourtant, dès l’instant où nous essayons de mettre des mots sur ce qu'un air nous fait ressentir, les descriptions deviennent approximatives. En témoigne la propension exacerbée des chroniqueurs musicaux à l’utilisation du champ lexical de l’onirisme. De cette contradiction entre réel et irréel, objectif et subjectif, naissent les sonorités martiales de Swans, formation quasi trentenaire de titans du rock expérimental et de la No Wave, à voir sur scène avant de mourir.

Pour les Parisiens, et le reste de la France, ce mois de juillet caniculaire se déroule tranquillement, bien peu préoccupé par nos odeurs corporelles et nos fluides inopportuns. Mais, alors que je me dirige vers le Trabendo, ce mercredi estival paraît plus clément, annonciateur de belles émotions et d’un répit à la chaleur ambiante. Swans joue dans la salle parisienne ce soir, et rien ne pourrait venir gâcher cela. Il faudra cependant être patient, car avant les tremblements chtoniens de Michael Gira et ses compères, Domingo Garcia Huidobro doit ouvrir le bal.

Au son des drones s’accorde celui de sa guitare, tout au long de cette fastidieuse et assommante bande-son.

Le Chilien, plus connu pour son groupe Föllakzoid, dans lequel il sévit en tant que guitariste, est en effet la première partie de cette soirée tant attendue. Pour beaucoup, la douche est froide. Le jeune homme, plongé dans le noir et tranquillement installé devant sa table de mixage, a l’air aussi concerné par sa propre présence que le public. Un film se déroule sur l’écran derrière lui, sorte de quête initiatique mystique en forêt, barbante et sans grand intérêt. Au son des drones s’accorde celui de sa guitare, tout au long de cette fastidieuse et assommante bande-son. Tapotant sa pédale de delay avec la régularité d’une horloge, Monsieur Garcia Huidobro prend même le temps d’aller se désaltérer sans faire cas de son audience. Et son indifférence a quelque chose de contagieux. Quand arrive finalement le moment de remonter à la surface pour prendre une bière, j’ai déjà oublié ce à quoi je venais d’assister.

Mais le chant du cygne a réveillé les divinités géantes, et cet épisode sans goût est vite pardonné. Thor Harris, créature sublime à la pilosité généreuse, débarque sur scène. Jouant de ses percussions, il nous écrase du bruit lourd de son énorme gong, replié dans un coin de l’estrade, isolé par ses multiples instruments. Rejoint par Phil Puleo, qui s’installe à la batterie, et Christoph Hahn, le Popeye de la pedal steel guitar aux mimiques inimitables, les trois hommes se lancent dans l’offensive habituelle de leurs introductions live, interminables et éreintantes. Les trois Hécatonchires sont vite retrouvés par Christopher Pravidca et Norman Westberg, respectivement à la basse et à la guitare. Démonstration de force de ces colosses de chair, la prestation est suffocante. L’atmosphère brûlante laisse dès lors bien peu de place à l’accalmie, comme pour nous préparer à l'apparition céleste du grand manitou, Monsieur Michael Gira. Malgré mes bouchons, mes tympans sifflent plus que jamais au moment de son arrivée, acclamé tel Thésée par les Athéniens.

Muni de sa Gibson, il donne enfin le signe de départ à ses compagnons d’armes. Le cataclysme sonore peut commencer. Les morceaux, comme l’introduction, s’étirent afin de venir défier les lois du timestamp. Pour un peu plus de deux heures de concert, soit cinq morceaux, nous atteignons une moyenne de vingt-cinq minutes par chanson. Une durée prolongée qui, à la fin du show, aura mis à l’épreuve les vessies les plus braves.

Michael Gira dirige le tout, à la seule force de ses expressions faciales.

Tel un ensemble de jazz lors d’une jam-session, les musiciens se parlent et se font signe de leur prochaine action. Michael Gira dirige le tout, à la seule force de ses expressions faciales. L’adaptation scénique du fantastique A Little God In My Hands est une merveilleuse hécatombe. Thor Harris joue de son trombone en se balançant de droite à gauche, effectuant un pas cadencé sans avancer le moins du monde. Le jeu entre Gira et Hahn est toujours aussi plaisant, tous deux communiquant indubitablement par le biais de la télépathie, j’en suis aujourd’hui convaincue. Perdu dans ses transes, le chef de troupe n’en n’oublie pas pour autant de chanter, ses paroles inévitablement installées devant lui sur un pupitre. Dans un live de Swans, le calme fallacieux est toujours là pour annoncer l’inévitable tempête de grondements distordus, grincements crispants et autres distorsions musicales volontaires et harassantes.

L’ancien étudiant des Beaux-arts a gardé tout son charisme, ses cheveux longs et grisonnants sont plaqués en arrière, autour d’un visage marqué par des rides profondes, celles d’un sage qui a vraisemblablement trop vécu. Il n’y a rien de plus jouissif pour l’artiste que la déconstruction massive d’une partition, la mise à nu des notes dans ce qu’elles ont de plus vrai. Pour moi, les concerts de Swans sont l'OST évident de la Titanomachie, célèbre guerre des Titans, où la lutte ne pouvait résonner qu’à la mesure des géants, des déchaînements de la nature, faisant ici de nos minutes humaines des heures divines. Ce soir, on retrouve l’attachement tout particulier du groupe à mêler à l’impétuosité de leur expérimentation permanente la mélodie furieuse et hypnotique de sons infatigablement répétés. Les percussions de Thor, enveloppées par les riffs des guitares de Westberg et Gira, invitent à la transe et l’exaltation des sens. La clôture de cette soirée, Bring the Sun/Black Hole Man, en est ici la parfaite illustration.

Lorsque la symphonie belliqueuse se termine et que mon cerveau s’oxygène à nouveau, l’énergie semble quitter chacun de mes membres. L’épuisement est total, au même titre que ma satisfaction. Quand les divinités viennent s’emparer de tout votre être, il ne reste alors que les synapses déchaînées de votre psyché pour vous sauver. L’épreuve m’a terrassée, et je me rappelle que je ne suis qu’humaine après tout.

J'ai plus de films d'horreur vus à mon compteur que l'enfant fantasmée de John Carpenter et Dario Argento. J'aime écouter de la musique et en parler, surtout ici.

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