Lustmord - The Word As Power (2013)

Lustmord - The Word As Power (2013)

Difficile de traiter d’un disque de ce type au plus juste. Chaque nouvelle tentative de décortiquer un album d’ambient (sombre ou non) dans lequel l’entrée est difficile s’avère être un labyrinthe sans fin. A l’image de la musique d’ailleurs. Il existe des chef-d’œuvres. Enfin... toute la difficulté d'évoquer une telle musique est de trouver le mot juste. Finalement, cette "non musique" a un impact à 99% subjectif. Dur de dire si tel ou tel disque est de qualité. Qu'est-ce qui est réellement intéressant chez celui-ci qui fera défaut à celui-là ?

C'est aussi le problème pour bien d'autres formes musicales. Mais quoi, si un batteur joue mal, alors on pourra affirmer que c'est mauvais d'un point de vue rythmique. Si un guitariste ne trouve pas un seul riff valable sur un album, on dira que l’inspiration fait défaut et que cela ne tient pas la comparaison avec les 573 sorties annuelles du même genre. Ou si un beat est putassier on pourra y voir sans problème l'aspect opportuniste de la musique. Mais dans ce cas précis, quelles sont les émotions sollicitées et qui ne peuvent faire appel à rien d'autre qu'à notre ressenti ? Le vide ? Peut-être. Le néant serait une bonne réponse, semble-t-il.

La difficulté est d’autant plus grande quand on parle de Lustmord, puisque champion absolu du genre, il est le plus grand des architectes sonores de l’ambient sombre, son plus célèbre représentant et peut-être même son inventeur. L’équivalent d’un Brian Eno sans le sourire. Dur donc de parler des nouveaux enregistrements de celui qui a déjà tout dit sur ses albums cultes, Heresy ou Carbon Core en tête, albums jalons, importants et essentiels. Des œuvres inépuisables, passionnantes et immersives, ayant fait école.

Mais Brian Williams connaît son poids et a conscience de son travail : dorénavant chaque album est un renouvellement de sa grammaire, un exercice de style se détachant du précédent. Une collaboration (magnifique) avec les Melvins l’a fait connaître à un public plus important. S’en est suivi un disque composé autour des seules guitares de Buzz Osborne, puis d’un exercice similaire mais collaboratif (avec, entre autre, Aron Turner et Adam Jones, pour un résultat nettement plus aléatoire), ainsi que quelques remixs dub de ses propres morceaux ou de ceux de son ami Maynard James Kennan - que ce soit via Tool ou Puscifer. Nouvel album et nouvelle orientation. Cet enregistrement sera celui des collaborations vocales, avec en tête d’affiche Jarboe et Maynard, en toute logique.

Dans son environnement désormais totalement digital puisque débarrassé des guitares, WIlliams ne travaille plus qu’avec l’ordinateur comme seule source de manipulation, modulation et création sonore, il façonne ce double LP onéreux animé des seules voix humaines comme guide étranger à ses fréquences numériques. C’est Blackest Ever Black qui s’occupe de ramener l’imposant bonhomme dans les bacs, dans sa démarche logique de remettre au premier plan les grands oubliés et icones de la musique électronique sombre.

Un double LP superbement mis en image par Simon Fowler, habitué de la clique Southern Lord, et plus récemment impliqué dans les visuels de Master Musicians of Bukkake ou ceux de The Bug, projet dancehall hyper teigneux de Kevin Martin (God, Ice, Techno Animal, King Midas Sound…). Fowler y dessine un visuel cyclique et obsédant, fin et perturbant – à peine en contact avec l’objet que déjà l’univers s’impose. Chez Lustmord, nous sommes autre part. Notamment dans les problèmes avec le banquier : BEB n’a pas publié un album raisonnablement accessible d’un point de vue financier…

Le son Lustmord n’a pas significativement changé. Le sentiment d’immersion est total, le son est d’une densité remarquable. Les grondements qu’on jurerait terrestre des oscillations numériques sont profonds, perturbants, tandis que les nappes épaisses envahissent l’espace dans lequel vous êtes, gavé de réverbérations massives mais non excessives. Maître de son art, le musicien n’évolue que lentement mais ne cède jamais aux facilités stylistiques. Ce sont donc bel et bien ces voix que l’on écoute attentivement. La moitié de l’album est dominée par celle de Aina Skinnes Olsen, collaboratrice de SunnO))).

Le ton global de l’album est féminin et solennel, rituel. C’est d’ailleurs l’intention de l’album. Rituel mais sans dogme. Féminin, le disque l’est également par la présence de Jarboe, usant de sa voix la plus grave pour y chanter une incantation répétitive et inintelligible. Le vigneron collectionneur de perruques mauvais goût pose de son côté une voix méconnaissable, enregistrée par Eustis de Telefon Tel-Aviv, lointain chant hybride en communion avec les forces profondes des secousses digitales. Au long des 7 déploiements de Lustmord que comporte ce Word as Power, se dégage l’impression d’écouter une incarnation infernale de Dead Can Dance, dénuée de rythme, mais aux ambiances similaires, aux intonations commune, ou d’une Diamanda Galas coincée dans un sous-terrain qu’on ne souhaite jamais voir de nos propres yeux. Une œuvre immersive et noire, que même les voix humaines n’aident pas à rendre réconfortante.

Lustmord - The Word As Power (2013)
Lustmord
The Word As Power
Babel
Goetia
Chorazin
Grigori
Andras Sodom
Abaddon
Y Gair

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