Current 93 - I Am the Last Of All the Field That Fell : A Channel (2014)

Current 93 - I Am the Last Of All the Field That Fell : A Channel (2014)

Il y a des groupes auxquels on ne peut toucher sans prendre quelques risques. Pourtant, l’histoire de la musique expérimentale n’est pas si vieille. Elle fut, entre autres, marquée par des figures telles que celle de Genesis P-Orridge. De COUM Transmissions à Psychic TV en passant par Throbbing Gristle, son chemin musical en est le témoignage. Aujourd'hui, des artistes de cette scène résistent encore, David Tibet en tête. C'est avec Current 93 qu'il ressort cette année un nouveau LP, I Am the Last Of All the Field That Fell : A Channel. Chronique.

David Tibet, le créateur de Current 93, est un intime de Genesis P-Orridge. Il a été membre de Psychic TV de sa création en 1981, jusqu’à son départ en 1983. À chaque album, les collaborations changent et varient au même rythme que les styles. Douglas Pearce (Death in June), Boyd Rice, Björk, William Basinski, Nick Cave, Tony Wakeford, Steve Stapleton ou encore Jhonn Balance (Coil), ils viennent tous illustrer la traversée artistique de Current 93, gravée au fer rouge par ces incantations d’un autre monde, celui de l’empirisme des notes d'une partition. Les plus courageux s’attaqueront enthousiastes à leur discographie très exhaustive, soit plus de vingt albums au total. 

Il semble, lors de l’écoute aléatoire de cette dense discographie, que David Tibet y ait fait frémir toutes les influences hantant ses insomnies, et quelles belles influences. Littéraires d’abord, avec Les Chants de Maldoror du Comte de Lautréamont, William Blake, Joyce, Hildegarde de Bingen, La Bible, et bien d’autres ; mais aussi musicales, allant de la folk au compositeur Kaikhosru Shapurji Sorabji. David Tibet excelle dans sa quête d’un point de rencontre entre des cultures anciennes, voire antiques, mythologiques et religieuses, avec notre société contemporaine. Une idée fixe qui guide ce projet en pointillé, ainsi que celle de l’occultisme.

Certains parlent de la production de David Tibet comme d’une vision complexe développée autour de son univers obsessionnel, de l’omniprésence de cette ode aux démons, ces cris, cette constante recherche et ces conceptions toujours en marge. En sous-entendant cela, les critiques induisent la réflexion sournoise qu’en définitive Current 93 est un groupe d’initiés, d’adeptes. C’est un aspect indiscutable de cette musique-là, mais pas seulement. La discographie de David Tibet est si complète et si diverse qu’il est impossible de la réduire à cette simple assertion. Si le fil rouge de ses réflexions et de ses thématiques reste le même depuis longtemps, il y a autant de folk apocalyptique, de classique et d’electro que de poésies récitées et autres sons médiévaux dans les séracs de son glacier musical. Pour apprécier I Am the Last Of All the Field That Fell : A Channel, vous n’avez donc pas besoin de connaître par cœur le travail de Current 93, et il n’est pas non plus nécessaire d’être un grand partisan de l'expérimentation démesurée à tendance BDSM. Celle qui nous pousse parfois à violenter nos oreilles sans préavis pour la découverte empirique des conséquences de ladite expérimentation.

La musique de David Tibet est imprévisible, surprenante. L’écoute de l'un de ses disques pourrait être comparée à une balade en forêt, les yeux bandés, avec pour seuls guides votre odorat et votre ouïe. On note sur une feuille de papier ce titre : « I Am the Last Of All the Field That Fell : A Channel ». Les différentes traductions possibles à cette phrase lâchée dans le vent sans contexte. Cette dernière est extraite d'un texte de John Clare, un poète connu pour avoir fini sa vie dans un l’hôpital psychiatrique de Northampton au XIXe siècle. À la fin, arrivés au bout de ce périlleux voyage, nous écrivons finalement notre propre roman, personnel, non pertinent pour l’humanité si ce n’est la nôtre.

 

I am the last
Of all the field that fell;
My name is nearly all that’s left
Of what was Swordy Well.

 

La surprise lorsqu'on lance The Invisible Church, est de découvrir un son résolument jazz. Le saxophone de John Zorn s’ajoute aux ruptures et aux écarts créés par l’aliénation des voix de David Tibet et celle d’un piano flottant spectralement au-dessus des onze titres, tant épée de Damoclès que Sceau de Salomon. Au fil des minutes qui passent, on se retrouve dépossédé. On peut réciter l’épileptique And Onto PickNickMagick où la parole de David Tibet nous agresse et nous raconte des récits d’un autre temps, ou bien fredonner l’incroyablement mélancolique Mourned Winter Then chanté par Antony Hergathy. On aime subir l’agression douce-amère de Kings And Things accentuée par des chœurs, et atteindre un point d’intensité émotionnelle lorsque débute l’idyllique Why Did The Fox Bark. Le Britannique est un véritable poète, maître de ses mots qu’il manipule avec l’expertise d’un orfèvre. La lecture de ses textes est tout aussi bouleversante que les airs qui les accompagnent.

 

I could not find your lips in the songs of bees
In ForgetMeNot fields
Of the glad and the dead
And their fabled garlands
Of ghosts and pearls

 

La conclusion arrive lentement et commence avec I Remember the Berlin Boys qui nous entraîne dans une ambiance cabaret, évoquant la sexualité et l’occulte sur un air tout à fait charmant. Pour autant, le périple ne se termine réellement qu'avec une association qui avait déjà fait ses preuves : la voix de Nick Cave se posant sur les sentences précieuses de David Tibet. I Could Not Shift The Shadow fait office de postface, afin d'en finir avec tout ce que l’on vient d’ingérer dans une unique mélodie. Une chanson qui fusionne le piano éploré de Reinier Van Houdt et la grâce tragique du chant de Monsieur Cave. Il nous répète cette phrase qui tourmente encore nos nuits : « And bare your naked church into my mouth ». À sept reprises. Sept glaçantes reprises avant de laisser au piano et au saxophone le soin d’écrire la fin de cette longue et douloureuse histoire, celle de l'être humain.

Les morceaux se jouent dans l’ordre, formant un tout homogène en opposition avec les dissonances et les cris que l’on pouvait entendre dans les premières productions du groupe. Avec ses sonorités quelquefois illuminées et démesurées, mais toujours d’une extrême justesse, Current 93 parvient avec I Am the Last Of All the Field That Fell : A Channel à produire l'un des albums les plus cohérents et les plus beaux de toute sa carrière.

 

 

Pour découvrir l’incroyable parcours artistique de Genesis P-Orridge, regardez le documentaire The Ballad of Genesis and Lady Jaye. Vous tomberez en amour avec ce personnage extravagant à la vie extraordinaire.

Current 93 - I Am the Last Of All the Field That Fell : A Channel (2014)
Current 93
I Am the Last Of All the Field That Fell : A Channel
The Invisible Church
Those Flowers Grew
Kings And Things
With The Dromedaries
The Heart Full Of Eyes
Mourned Winter Then
And Onto PickNickMagick
Why Did The Fox Bark ?
I Remember The Berlin Boys
Spring Sand Dreamt Larks
I Could Not Shift The Shadow
J'ai plus de films d'horreur vus à mon compteur que l'enfant fantasmée de John Carpenter et Dario Argento. J'aime écouter de la musique et en parler, surtout ici.

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