Rétrospective - Aesop Rock : Plus qu'un thésaurus sur pattes

Rétrospective - Aesop Rock : Plus qu'un thesaurus sur patte

Cela fait près de vingt ans qu’Aesop Rock a commencé sa carrière dans la scène rap mais il reste encore et toujours un outsider pour les fans de Hip hop. Artiste unique qui n’a jamais suivi les modes, sa discographie en témoigne brillamment avec une série d’albums toujours plus riches et novateurs. Le présent article tente donc de défricher un peu le terrain pour le nouveau venu et de tracer une ligne claire depuis le début de la carrière du bonhomme jusqu’à aujourd’hui, alors qu’il s’apprête à sortir un nouvel album, The impossible kid.

Music for earthworms (1997)

La carrière d’Aesop Rock débute en 1997 avec un premier album assez mal préparé où l’on retrouve quelques titres de backpack (nom donné à la vague du rap intello et geek du début des années 90) où le rappeur montre son éclectisme musical (Abandon all hope, The substance, Troubled waters) et ses impressionnantes capacités de thésaurus sur pattes. On reconnait déjà une personnalité singulière et le talent d’un grand musicien en développement mais le disque manque de cohérence avec un freestyle de cinq minutes au son discutable en plein milieu ainsi qu’un remix electro qui aurait mieux fait de figurer sur la face B d’un single plutôt qu’en septième position d’un premier album.

 

Float (2000)

Trois ans après son premier disque et un an après l’EP Appleseed, Aesop Rock offre son deuxième album et démontre tout le talent que l’on soupçonnait sur son premier disque. Bien que trop long, le disque ne possède aucun titre à jeter et contient de nombreux featuring de qualité venus des quatre coins du rap nerdy. Vast Aire de Cannibal Ox, Slug de Atmosphere, Doseone de Cloudead. Toute la clique est là pour célébrer son nouvel élu mais c’est le producteur Blockheads qui seconde le mieux le maître de cérémonie. Avec des loops venus du classique jusqu’au reggae, le producteur impose des mélodies limpides en opposition parfaite aux rimes labyrinthiques du rappeur. Un duo amené à de grandes choses.

 

Labor days (2001)

Un an plus tard, les grandes choses ne tardent pas à arriver puisque Aesop Rock et Blockheads sortent Labor days, un album sur le thème du travail et de l’accomplissement personnel. Le rappeur vient de signer sur Definitive Jux, le label du rappeur/producteur El-P (ex. Company Flow et futur Run the Jewels) et impose un disque brillant, digne d’être qualité de chef-d’œuvre sans trop de discussions. Du naïf Daylight (le single du disque dont il reniera l’un des couplets les plus remarqués et appréciés des fans) au romantique No regrets jusqu’au réaliste 9-5ers Anthems, Aesop Rock explore et s’interroge sur le conflit constant entre le besoin de gagner sa vie et sa compulsion créative. Une réflexion sans fin qui anime encore sa carrière.

 

Bazooka tooth (2003)

Maintenant reconnu et applaudi, le rappeur perd de son anonymat. Il sort alors un album à l’opposé de Labor days, capable de froisser sa base de fan. C’est réussi même si le résultat est loin d’être déplaisant une fois que l’on s’éloigne de l’ombre de Labor days. Conscient de l’image de poète que son public a de lui, il fait sur Bazooka tooth un virage vers un son et des paroles plus agressives. Il va même jusqu’à renier Daylight dans la conclusion de Babies with guns, une marque aussi de la période de dépression qu’il traverse (https://www.youtube.com/watch?v=Vsed6XTsNOg). Rock commence aussi à se produire lui-même et s’oriente vers des breaks et des beats plus rigides, loin de la souplesse de la production de Blockheads. Ce virage désoriente mais montre l’impossibilité pour l’artiste de suivre tout autre courant que le sien. Dernier point important pour ce disque, il marque le début de la collaboration d’Aesop Rock avec un graphiste spécifique pour chaque album. Dans le cas de Bazooka tooth, il s’agit de Tomer Hanuka, artiste de bande dessinée (The Divine, The Placebo Man) et illustrateur pour le New York Times, entre autres.

 

None shall pass (2007)

Aesop Rock épouse Allyson Baker (Dirty Ghost) et déménage à San Francisco. La fin de Definitive Jux en 2010 le pousse à signer chez Rhymesayer, le label d’Atmosphere. Il commence à travailler avec l’illustrateur et peintre Jeremy Fish qui réalise tout le contenu graphique de None shall pass. L’alliance des deux artistes est parfaite car l’obsession de Fish pour les animaux et le merveilleux mélangée à la banalité du quotidien correspond parfaitement à l’imagination de Rock et à sa capacité à parler du quotidien avec des métaphores ingénieuses (« Blood turns wine when it leaks for police, like that’s not a riot, that’s a feast let’s eat » dans None shall pass). Blockheads revient à la production mais en collaboration avec le rappeur. Les instrumentaux se font de nouveaux mélodieux mais soutenus par des beats en adéquation avec la complexité grandissante de ses rimes. Un renouveau parfait pour l’artiste qui signe ainsi son deuxième chef-d’œuvre.

 

Skelethon (2012)

Le musicien n’est toutefois pas en reste car cinq an après le voilà de retour avec un nouveau disque complet et complexe, entièrement produit par lui. Le musicien a bien appris de ses collaborations mais continue sa progression vers l’abstraction. Toutefois, son expérience de producteur du troisième album de Felt en 2009 (avec le rappeur Slug de Atmosphere et Murs) lui a bien appris à créer des accroches plus faciles à l’oreille. Le visuel créé par le peintre espagnol Aryz, autant à l’aise sur tableau que sur mur, correspond encore une fois parfaitement au disque avec son squelette de chat, parfaite représentation du ré-enchantement du monde que pratique Aesop Rock (« Are we supporting the artist or enabling the addict ? I mean, I gues it matters to me. I wish it mattered to you. How a thousand virtues kick the same bucket like chinatown turtles » dans Zero dark thirty).

Aesop Rock s’apprête maintenant à sortir un nouvel album appelé The impossible kid. Il a aussi collaboré avec la guitariste et chanteuse Kimya Dawson au sein d’un groupe appelé The Uncluded. Autrement, il occupe son temps avec son ami et collaborateur Rob Sonic (ex. Sonic Sum) dans un groupe appelé Hail Mary Mallon. Créatif incapable de s’essouffler, l’univers de Aesop Rock est dense et continue de se densifier à mesure que les années passent. Son nouveau disque promet donc un nouveau virage surprenant car il ne peut en être autrement pour cet artiste de génie.

Rétrospective - Aesop Rock : Plus qu'un thesaurus sur patte
25/02/82, 1m80, à peine 60 kilos et élevé pour parcourir le macadam parisien de refuge en refuge jusqu'à son déménagement à Londres. Chroniqueur rock de 2004 à 2010 sur Eklektik-rock puis sur la fille du rock depuis 2010, bibliothécaire 2.0 depuis 2008, passionné de musique (metal, jazz, rap, electro …) et de comics. Ecrit aussi en anglais sur Delay and Distorsion (Chronique musicale).

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