Dichotomie du Hard-rock

Dichotomie du Hard-rock

La fin des années 1960 vit le creusement d’un fossé entre le rock américain et le rock anglais, jusqu’ici réunis à travers la même foi du rythm’n blues, glorieusement honoré par les immenses succès de laBritish Invasion durant la première moitié de la décennie. Résolument plus avant-gardistes, plus portés à l’expérimentation, les groupes anglais s’affranchissaient cependant très tôt du format blues et ouvraient des brèches vers de nouveaux horizons harmoniques : ce fut la naissance conjointe du rock progressif (The Nice, Procol Harum, The Moody Blues) et du hard rock (ce dernier amorcé dès 1964 par les Yardbirds de Clapton avant d’être suivis par Cream et le Jimi Hendrix Experience, groupe dont il convient de rappeler qu’il était aux deux tiers sujet britannique et dont l’éclosion ne fut possible qu’en Albion, nous y reviendront) lors de l’année charnière 1967. Une véritable révolution culturelle dans les sphères rock, qui ne connaîtra d’égal que lors de l’avènement de la fusion à la fin des années 1980.

Le hard rock est un terme qui recouvre ainsi une signification plus complexe que ne laisserait penser d’abord une surface rugueuse et même parfois volontairement primitive.

Le hard rock est un terme qui recouvre ainsi une signification plus complexe que ne laisserait penser d’abord une surface rugueuse et même parfois volontairement primitive. D’autre part, et c’est là un fait de première importance, sa forme différait d’un côté à l’autre de l’Atlantique. Côté Oncle Sam, le hard rock se bornait, dans la voie tracée par Steppenwolf, à une interprétation plus saturée, sale, rapide et bruyante que le blues rock ne l’était déjà (Mountain, Montrose, Johnny Winter, Sir Lord Baltimore, Cactus, Ted Nugent, Aerosmith, James Gang) ; tandis qu’en Angleterre, le son, s’inspirant autant des travaux des précurseurs américains du psychédélisme à vocation pachydermique (Iron Butterfly et Vanilla Fudge) que des incontournables Cream, Jimi Hendrix Experience et Jeff Beck Group, s’alourdissait et s’épaississait démesurément, tout en flirtant avec le progressisme et des émanations à la fois folk baroque et country (la célèbre Trinité Led Zeppelin-Deep Purple-Black Sabbath, mais également de nombreux oubliés tels Nazareth, Uriah Heep, Budgie, Humble Pie, Gun, Black Widow, Atomic Rooster, Leaf Hound etc).

Le hard américain en 10 chansons :

  • Mountain – « Mississippi Queen » (1970)
  • Aerosmith – « Walk This Way » (1975)
  • Montrose – « Rock Candy » (1973)
  • Johnny Winter – « All Tore Down » (1973)
  • James Gang – « Funk #49 » (1970)
  • Ted Nugent – « Stormtroopin’ » (1975)
  • Cactus – « One Way… Or Another » (1971)
  • Sir Lord Baltimore – « Master Heartache » (1970)
  • Grand Funk Railroad – « Into The Sun » (1969)
  • Blue Öyster Cult – « Flaming Telepaths » (1974)

 

Une opposition qui s’illustre également dans l’imagerie développée par les uns et les autres, les Anglais adoptant volontiers une ornementation théâtrale, occulte voir satanique, presque totalement absente au pays des pick ups et du Stetson. Seuls les Américains de Grand Funk Railroad semblent dès 1969 opérer une jonction entre les deux continents au moyen d’évidentes inspirations hendrixiènne et claptoniènne (auxquels ils empruntent également la formation en power trio) venant parfaire des compositions alambiquées ; puis plus tard Blue Öyster Cult, auteurs d’une sophistication éminente et raffinée de leur rock empreint de science-fiction, ainsi que la formation multinationale Captain Beyond aux relents à la fois sudistes et progressistes ; voilà donc les seules exceptions pour les lecteurs les plus tatillons.

Le hard rock britannique fut donc dès sa conception un genre composite et remarquablement diversifié, là où son cousin américain se contentait d’un conservatisme artistique ne le menant guère plus loin que les frontières établies par le format blues. Un fait semble confirmer l’avance prise par les Anglais en matière de rock à l’époque : le jeune Jimi Hendrix, originaire de Seattle et dont le premier single « Hey Joe » est sorti en 1966, que chacun s’accorde à établir avec raison qu’il fut un visionnaire et un précurseur de la musique lourde, n’a pu éclore commercialement qu’en Grande-Bretagne sous le patronage d’Eric Clapton et affublé des rythmiciens Noel Redding et Mitch Mitchell, tous deux issus de la scène londonienne.

Loin d’être anecdotique, cet exil nécessaire montre à quel point les Etats-Unis n’étaient pas prêts à voir le rock s’émanciper de leur large et précieux patrimoine musical (dont les piliers, rappelons-le, étaient et demeurent folk, country et blues), ce dernier étant pourtant largement exploité chez les Anglais, du côté desquels certains groupes peuvent être qualifiés d’ « américanisant » et dont les plus illustres sont bien sûr Free et surtout les Rolling Stones.

Progressisme d’un côté, conservatisme de l’autre. Un dualisme dont l’explication semble étroitement liée tant à la psychologie et à l’histoire qu’à la culture.

Progressisme d’un côté, conservatisme de l’autre. Un dualisme dont l’explication semble étroitement liée tant à la psychologie et à l’histoire qu’à la culture. La paternité du rock ne se dément pas : il est né dans le Sud des Etats-Unis et ne traversa l’océan pour toucher la jeunesse britannique, qui s’appropria immédiatement le mouvement, qu’au début des années 1960. Le rock, en tant que métissage complexe, est lui-même un pas de géant pour la musique populaire, qui dès lors ne cessera d’internationaliser le règne de la variété anglo-saxonne. D’esprit purement américain, ayant mélangé l’essence de tous les styles d’outre-Atlantique, le rock ne pouvait désormais évoluer qu’en se métissant aux genres du Vieux Continent : musique classique, folk baroque, jazz londonien. L’esprit et la culture d’Angleterre démultiplièrent les possibilités inhérentes au rock jusqu’alors, en firent le creuset de tous les délires et de toutes les vicissitudes de la fertile scène de Grande-Bretagne. Celle-ci accoucha de l’âge d’or du rock dit « classique », sur lequel sa frange la plus lourde tint une place d’honneur, parfois méprisée par les critiques mais toujours garante d’un fort plébiscite auprès du public.

Le hard britannique en 10 chansons :

  • Uriah Heep – « Bird Of Prey » (1970)
  • Nazareth – « Empty Arms, Empty Hearts » (1971)
  • Atomic Rooster – « Sleeping For Years » (1970)
  • Gun – « Race With The Devil » (1968)
  • Budgie – « Breadfan » (1973)
  • Deep Purple – « Pictures Of Home » (1972)
  • Humble Pie – « The Fixer » (1972)
  • Black Widow – « Attack Of The Demon » (1970)
  • Led Zeppelin – « Good Times Bad Times » (1969)
  • Black Sabbath – « Black Sabbath » (1970)
Dichotomie du Hard-rock
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