Stagger Lee : "All about a Stetson hat"

Stagger Lee : "All about a Stetson hat"

1895, Saint Louis, Missouri, nuit de Noël, 22h00. Un homme marche d'un pas conquérant dans le quartier de Deep Morgan. Autour de lui, les prostituées hèlent leurs clients, des poivrots se battent à poings nus ou au couteau, rougissant la neige de leur sang. Peut-être l'un d'un d'entre eux sera retrouvé mort le lendemain, mais la nouvelle ne sera pas reprise par le Saint-Louis Missouri Globe Democrat. A Deep Morgan, la mort d'un ivrogne ayant succombé au palu de comptoir n'émeut personne. Mais on sait choyer le commun des mortels disposés à dépenser leur argent. Tant que ceux-ci restent à leur place.

Prêtant à peine attention à la pancarte « Beware of picpockets and loose women ! » qui orne la devanture du Curtis Saloon, il entre à l'intérieur, tape des pieds pour débarrasser ses chaussures hors de prix de la neige qui pourrait en abîmer le cuir, et demande au barman : « Who's treating ?» Comprenez : qui est l'abruti du jour qui paiera à boire au grand Stagger Lee ? Cela peut sembler étrange, mais des candidats se bousculent au portillon pour le faire. Lee Shelton (Stagger Lee), 30 ans, est le seigneur de Deep Morgan, un quartier dévolu aux distractions pour adultes (prostitution, jeux, paris sportifs, blues and ragtime music) où se mêlent Noirs et Blancs de toutes catégories sociales. Shelton est un proxénète et le leader d'un gang nommé les « Stacks » ou « Stags ». De là son surnom pour ses amis et ses collaborateurs. Tous les autres lui donnent du « Monsieur Shelton », car l'homme est riche et influent. Il serait exagéré de dire qu'il se pique de politique, mais il est courtisé par le parti démocrate, du fait de sa mainmise sur le quartier et de la manne d'électeurs potentiels que cela représente.

Qui régale alors ce soir ? Quelqu'un dans le bar pointe du doigt un jeune homme en train de boire seul, William Lyons, 25 ans. Lyons est la figure type de l'individu venu s'encanailler à Deep Morgan. Il y a ses habitudes. C'est un bon à rien qui a réalisé un beau mariage. Sa belle-mère, Marie Brown, est la propriétaire du très renommé Bridgewater Saloon. Son beau-frère a la réputation d'être l'un des Noirs les plus riches de Saint-Louis. La famille est affiliée au parti républicain. Lyons jouit de ce prestige, mais ne fait pas grand-chose pour l'entretenir. S'il était un peu plus jeune, on pourrait le décrire comme un petit con. Shelton n'en a cure, tant que Lyons paye ses consommations. Le whisky est fort en ce temps-là, non rectifié. A la sortie de l'alambic, il titre à 70°. Le shooter est encore inconnu au bataillon de la verrerie, et les verres sont grands. Lorsqu'on boit à Deep Morgan, on s'alcoolise massivement.

De prime abord, les deux hommes s'entendent comme larrons en foire. Mais quand ils abordent le terrain de la politique, une violente dispute éclate. Les provocations succèdent aux invectives. Shelton et Lyons se défient en échangeant des chiquenaudes qui manquent de faire tomber leur Stetson dans la sciure couvrant le plancher. Shelton franchit un cap en arrachant des mains le chapeau de Lyons et en le déchirant. Lyons demande réparation. Shelton se gausse. L'alcool continuant à parler à la place des deux hommes, Lyons s'empare du Stetson de Shelton. Celui-ci dégaine son pistolet, frappe Lyons d'un coup de crosse au visage, et lui intime de rendre incontinent son couvre-chef. Lyons, couvert de sang, sort un couteau, fou de rage. Et Stagger Lee lui tire dessus à bout portant. Le tir est imprécis, mais Lyons est hors de combat, touché à l'abdomen : il titube, peinant à réaliser ce qui vient de lui arriver, se retient au comptoir, et laisse tomber le chapeau de Shelton auquel il s'accroche encore. Il décédera quelques heures plus tard.

Le silence est total dans le bar. Une trentaine de personnes viennent d'assister à la scène. Un témoin rapporte que la dernière parole de Shelton à sa victime fut : « Give me my hat, nigger ». Lyons, à l'agonie, en était incapable. Shelton alla récupérer ce qui restait de son chapeau, le plaça sur sa tête et sortit tranquillement, presque l'air de rien, avant de disparaître dans la nuit. Selon certains témoins il prit même le temps de terminer son verre.

Cette histoire, aussi tragique soit-elle, n'aurait pas dû peser plus lourd qu'un fait divers : un homme soûl en tue en autre, tout aussi soûl. Drame de l'alcool comme il y en a tant. De plus, les deux protagonistes étant des Noirs, l'histoire aurait pu passer inaperçue dans le contexte raciste des Etats-Unis post-esclavage.

Il n'en est rien. Le meurtre de Lyons par Stagger Lee fait grand bruit à Saint-Louis. Ensuite le mythe s'empare du personnage, et Stagger Lee va trôner au panthéon du folklore nord américain : depuis 1923, plus de 400 artistes l'ont évoqué, tous genres confondus (ragtime, blues, jazz, honky tonk, country, rock&roll des années 50, ska, folk, heavy metal, punk des années 70 et 90, gangsta rap...)

La raison d'une telle célébrité ? Le nombre de thématiques soulevées. Ceux qui n'ont rien ? Stagger Lee. La trouille de l'homme noir ? Stagger Lee. L'évolution de la musique moderne. Staggerlee ? Le culte du « outlaw » ? Staggerlee. Etc.

Tout au long du XXème siècle, derrière chaque mouvement d'émancipation ou de protestation de la communauté noire, Stagger Lee resurgit. Greil Marcus lui consacre un court opus en l'associant à Sly Stone, convoquant l'éminente figure politique de Malcom X. La Blaxpoitation le consacre au rang de héros badass. Etc. encore une fois.

Stagger Lee vaut principalement pour symbole, en dépit de la situation glauque et réaliste dans laquelle il apparaît (un meurtre). On oublie très souvent ce qu'il est (un proxénète) pour s'intéresser à ce qu'il représente. Dommage. Le mythe se charge de voir de brillants avatars de Stagger Lee un peu partout, mais semble oublier un homme qui l'incarne très parfaitement, Robert Beck. Beck, alias Iceberg Slim, régna sur ses girls de 1936 à 1960 d'une main de fer et à coups de cintre tressé. Dans son autobiographie, Pimp, il décrit avec un réalisme sans fard les règles du milieu dans lequel il évolue, ainsi que les rapports sociaux souvent sordides entre et les communautés. Consacré au rang de légende aux USA, peu connu en France, Beck influença fortement la culture noire et le hip-hop (les rappeurs Ice-T et Ice Cube choisissant leur pseudo en référence à Beck). Avec Beck, Stagger Lee retrouve la rue où s'écrivent des pages très sombres qui réclament un estomac solide pour le lecteur. Ainsi les leçons offertes à l'aspirant pimp par son mentor, un proxénète surnommé Sweet, sous la forme d'une page d'histoire où tout le monde en prend pour son grade, Noirs comme Blancs :

« En fait, ces salauds de Blancs n'avaient pas libéré les Nègres. Les grandes villes ressemblaient au plantation de coton du Sud. Les Oncle Tom serviles continuaient d'accomplir les besognes les plus dures et les plus répugnantes pour le compte des Blancs.

Ces nègres lucides, les héros de ce temps-là, hurlaient comme des mômes en colère. Ils voyaient les Blancs qui continuaient à baiser les jolies Noires comme au temps des plantations. […]

Alors, ces premiers macs noirs ont commencé à expliquer à ces idiotes qu'elles avaient une mine d'or entre les cuisses. Ils leur ont appris à tendre la main pour prendre le fric des Blancs. A l'époque, les seuls nègres qui arrivaient à être des caïds dans ce pays, c'étaient les macs et les tricheurs. »

I have not any dream...

Stagger Lee ? Compliqué. Avec beaucoup de prudence, il sera réalisé un portrait en forme de mosaïque où chacun y piochera ce qui l'intéresse et dédaignera le reste. Depuis la veille de Noël 1895, personne ne fait autrement.

 

Anger

« I'm called the hit-and-run raper in anger […] the one you never seen before »
Midnight Rambler, The Rolling Stone

Si Stagger Lee n'est pas directement évoqué dans le morceau des Stones, c'est pourtant bien de lui dont il est question. Un sentiment dominant : la colère se déployant de manière aveugle (cf les émeutes de Watts à LA). La revanche prend la forme d'un viol. Blancs, Blanches, nul ne sera à l'abri.

« I'm gonna smash down all your plate glass windows/Put a fist, put a fist through your steel-plated door. » (Ibid)

Inutile de songer à se protéger. Rien n'arrêtera Stagger Lee. Inutile de le supplier, comme le suggère la longue litanie « Oh ! Don't do that ! » On parle d'un homme rodé à la pratique de la cruauté et du sadisme. Iceberg Slim parle de lui comme du « salopard le plus seul de la terre ». Lorsqu'on s'est « imbibé comme une éponge du poison de la rue » (Pimp), on ne considère pas son prochain comme autre chose qu'un bout de viande, on le déshumanise, on le chosifie ; il est à votre entière disposition, soumis à vos caprices et vos désirs. Aucune raison à cela. Stagger Lee est en colère et ça ne retombe jamais. Moyennant quoi, la colère est un ghetto dont il est bien incapable de s'extraire.

 

Angola

L'histoire musicale de Stagger Lee tient beaucoup à la pratique du « toast », ce folklore de malfrats sous forme de bouts rimés couramment utilisés en prison.

Un toast revenant en leitmotiv « You're a bad man, bad man Stackalee » (ici Frank Hutchinson). Bad peut être remplacé par « bully », « cruel » selon les versions, nous avons compris l'idée générale : Staggerlee est une ordure. Et les ordures finissent en général en taule :

« Nex' col' winter mornin' Stack was Angola bound. »
Stagolee, Alan Lomax, version B

Courant XXème, la prison d'Angola sise en Louisiane au bout d'une route sinistre d'une vingtaine de kilomètres, bordée de toutes parts par des bayous infestés d'alligators, de mocassins d'eaux et de tortues alligators (oui, même les tortues sont des charognes dans ce coin-là) était l'une des prisons spécifiquement noires des USA et concourait pour le titre de pire prison tout court. Les conditions de vie y étaient particulièrement dures.  « Bound » veut bien dire ce qu'il en est : Stagger Lee est enfermé dans un cachot dont on a jeté la clé. Bienvenue en Enfer, Stack... Une éternité de souffrance t'y attend. La version B de Alan Lomax ajoute une touche fantastique angoissante :

« Stackalee said to the jailer : « Jailer, I can't sleep/From my beside Billy Lyons began to creep. »

Pas sûr que Stagger Lee soit sensible à l'ironie de la chose.

Derrière le fantôme, le remords... Cela ne s'est pas passé tout à fait comme ça. Le vrai Stagger Lee a certes été condamné pour le meurtre de Billy Lyons, mais le jugement a été cassé en appel du fait de la partialité du jury. La légitime défense fut retenue cette fois. Coup de bol. Il ne coula pas exactement des jours heureux, car il fut inculpé quelques années plus tard pour une agression et décéda de la tuberculose peu de temps après en prison. A quoi ressembla sa détention ? Voyait-il le cadavre rongé par les vers de Lyons ramper sous sa couchette ? Iceberg Slim raconte qu'il sut tout de suite adopter les codes des prisonniers pour se faire une place au soleil. 10 mois à l'isolement n'eurent pas raison de sa volonté. Fortiche... Nous nous doutons que l'homme avait des nerfs d'acier et une résistance à toute épreuve. Stagger Lee ne devait pas être en reste, lui qui avait tué Lyons de manière presque gratuite, tel le personnage de Folsom Prison Blues de Johnny Cash :

« I killed a man just to watch him die. »

 

Gambling

L'une des croyances les plus tenaces de la légende veut que le décès de Lyons intervienne lors d'une partie de dés entre les deux hommes. Point nodal de l'affaire : une dette de jeu non honorée ou une tentative de fraude selon les versions. Dans les deux cas, Lyons est en tort. Derrière ces fautes, impardonnables dès lors qu'elles interviennent dans le cadre de jeux d'argent, Lyons commet le péché véniel de manquer à sa parole. En langage vernaculaire, c'est un sale putain de menteur.

Lorsqu'on se trouve dans le camp des déshérités, tenir sa parole n'est pas un luxe, c'est un gage de respectabilité. Si les nantis veulent se mêler aux démunis, il est des règles de vie à respecter. Stagger Lee sait que l'ascenseur social ne fonctionnera pas (sans mauvais jeu de mots, les dés sont pipés). Mais il peut apprendre à Lyons ce qu'est un coup du sort.

« When you loose your money, learn to lose »
- leitmoviv du morceau de Furry Lewis

Lorsqu'on n'a rien, le concept de chance est déterminant en ce qu'il est le seul à promettre un quelconque changement : c'est l'image de la roue de la fortune, du destin vécu le plus souvent comme une force tragique. L'occasion est trop belle pour ne pas donner une leçon au bourgeois : aujourd'hui, tu vas apprendre ce qu'est un revers de fortune. Et c'est pourquoi, inflexible, Stagger Lee le tue.

 

Gangsta

L'habit ne fait pas le moine, mais un moine se doit d'être identifiable. Parmi toutes les versions de Stagger Lee, la B de Lomax (reprise par Jerry Lee Lewis, Fats Domino, James Brown, Neil Diamond, Ike and Tina Turner, etc) est l'une des rares à évoquer un détail consubstantiel à tout bon mac qui se respecte : la vêture, comme élément constitutif de la persona.

Même situation : Lyons a triché, gagnant frauduleusement l'argent et le chapeau de Staggerlee. Réponse de ce dernier, juste avant d'ouvrir le feu : 

« I can't leave you go with that/You done all my money an' my brand new Stetson hat. »

Si on est féru de critique psychanalytique, on ne se lassera pas d'interroger la portée phallique du chapeau : la perte du chapeau émascule Stager Lee qui n'a d'autre choix que d'abattre Lyons pour réinvestir sa virilité. Sinon, nous pouvons nous demander ce que fout un Stetson sur la tête d'un Noir, sachant que ce type de chapeau était prisé par les fervents partisans de l'esclavage. Réponse : c'est loin d'être incompatible. Les esclaves affranchis découvrent à contretemps la soif de l'or et les signes extérieurs de richesse. Posséder, c'est être quelqu'un ; arborer, c'est montrer qu'on est quelqu'un. Les anciens esclaves récupèrent donc tous les attributs de l'homme blanc dominant. Les clips de hip hop contemporains débordent de grosses voitures, de spiritueux hors de prix et de bitches ? Attribut des traders blancs dans les années 80s. Loi de conservation de la masse : rien ne se perd, rien ne crée, tout se transforme. Ike and Tina Turner recontextualisent leur morceau en apposant une modification mineure, mais très significative en matière de signes de richesse : le « brand new Stetson hat » devient une « brand new cadillac », bagnole de m'as-tu-vu s'il en est, pour le Stagger Lee des années 60-70s. Certes, ces gens sont pauvres ; mais c'est parce qu'ils sont pauvres qu'ils pensent principalement à l'argent, vivant dans une société de pharisiens qui en réfèrent continuellement à la Bible, tout en adorant le veau d'or. Iceberg Slim montre les ravages de la jalousie entre les Noirs possédants et les Noirs pauvres. Fraternité ? Certainement pas. Toute occasion est bonne pour couillonner son voisin et lui piquer ce qu'il a. « Dans cette période de crise économique, un Noir dans sa situation [financière aisée] rendait jaloux la plupart des autres noirs. » (Pimp) Une fois l'argent volé, il faut en faire étalage. Et si quelqu'un veut récupérer son bien... rien n'empêche d'invoquer le second amendement, celui qui autorise chaque citoyen à posséder une arme.

 

Girls

Les grandes absentes du mythe de Stagger Lee ? Oui et non. Si nous pensons aux prostituées obéissant à leur mac, effectivement, elles ne sont pas là. Quoique...

« Poor old Nellie Sheldon, when she heard the news,/She's sittin' on the bed side, lacin' up her high-heeled shoes,/Bulls got my sweet-fuckin' Papa Stackerlee. »

Le document a valeur de curiosité, puisqu'il s'agit du tout premier enregistré officiellement (1903). Et c'est à peu près tout. Il s'agit d'une vignette grivoise (la girl relaçant ses « high-heeled shoes » dans le bordel d'un saloon), comparable à une image d'Epinal. Aussi charmante soit cette scène, n'oublions les critères de sélection d'une « bonne » prostituée. Selon Iceberg Slim, « le vrai paradis des macs, c'est un grand bassin plein de jeunes morues loqueteuses et affamées. » L'affection, la fidélité, c'est très bien. Mais la vraie question est : « Combien va-t-elle me rapporter ? » Et l'absence des « filles » de Stagger Lee devient assez parlante : au fond, tout le monde s'en fout.

Un contexte aussi misogyne exclut de fait la femme. C'est une épouse fantôme, cette « one little lovin' wife » ou « one little sick wife », selon les versions, assortie de ses trois charmants bambins, que Lyons oppose à Stagger Lee ou Stagger Lee au juge pour demander miséricorde.

Il faut attendre le Grateful Dead pour une savoureuse uchronie. Delia Delions (fille ou mère ? Pas précisé) se venge du meurtrier dans une scène tarentinesque :

«As Staggerlee lit a cigarette, she shot him in the balls. » De quoi en remonter au diable.

 

God

Ou plutôt son ange déchu : Satan. Un proxénète, se soucier de morale judéo-chrétienne ? Non. Stagger Lee s'assombrit au fur et à mesure de la tradition orale : plus dur, plus fort, plus violent, dénué de pitié et de remords. En même temps que le mythe accumule tous les clichés possibles et imaginables, le seigneur de Deep Morgan se déshumanise entièrement. A real slum hero... Un saint patron. Keyser Söse n'est pas loin. L'au-delà pour ce antihéros ? Une éternité à faire trempette dans la poix bouillante ? Non. Nombre de paroliers voient Stagger Lee révolutionner l'Enfer.

« Stagolee say, « Now, now, Mister Devil, if me an' you gonna have some fun/ You play de cornet, Black Betty beat de drump. »/ Stagolee took de pitchfork an' he laid it on de shelf/ « Stand back, Tom Devil, I'm gonna rule Hell by myself. »

La version B de Lomax montre la famille Devil épouvantée par l'apparition du bandit. Débandade générale sous les cieux infernaux. De quoi dégoûter les braves gens d'aller à confesse tous les dimanches. Métaphoriquement, nous n'oublierons pas que le diable est blanc, pour nombre de paroliers noirs.

 

Guns

Selon les versions, Lyons fut abattu avec un revolver de calibre 44. ou 45. (l'automatique n'a pas encore été inventé). Réalité historique ou affection des paroliers pour les assonances (forty-four, forty-five) ? La majorité des crimes étaient commis avec de très petits calibres, de petite taille, mortellement efficaces à bout portant ; le pouvoir vulnérant est faible, mais une blessure à l'abdomen causait une péritonite : une mort lente et douloureuse. Stagger Lee s'est d'abord servi de son arme comme d'un objet contondant, ce qui suppose une longueur de canon assez grande pour qu'il puisse être tenu en main. De plus Lyons est décédé quelques heures plus tard, vraisemblablement d'une hémorragie consécutive à une plaie transfixiante, ce qui implique un projectile de gros calibre. Vraisemblablement, Stagger Lee était armé d'un Smith & Wesson 44-40 pourvu d'un canon de 5 pouces (plus grand, il l'aurait accroché dans ses vêtements en dégainant), double action (inutile de relever le chien). Les armes étant mal équilibrées à l'époque, donc peu précises, et Stagger Lee ivre, la blessure mortelle de Lyons est due au hasard le plus total, en dépit de la légende de la « red right hand », cette main sanglante si habile à manier le revolver.

En 1895, les USA n'en ont pas terminé avec leur mythologie du Far West. Un fugitif donne lieu à une véritable épopée ; la démesure est de rigueur. Ainsi la chanson Mrs Delion's Lament. Stagger Lee se voit comparé à un « goddam grizzly bear ». Il ne faut pas moins de « 98 deputies, the National Guard, and a brand new Gatling gun » pour le traquer. Au terme d'une fusillade où il tue « 42 deputies », il est amené devant le juge, portant « 200 pounds of loggin' chain », escorté par un « tank Sherman ». A genoux Staggerlee ? Pensez-vous... Au magistrat qui lui lit la liste de ses crimes, il lui crache au visage : « I'll eat your face for breakfast, Judge. » Vous avez dit séries B ? Vous comprenez sans doute un peu mieux pourquoi Staggerlee servit de modèle pour nombre de Yakayo noirs de la Blackploitation.

Rien n'importe tant que ce « fantasme de liberté totale », cette « danse macabre dérisoire et tapageuse » cette « image primordiale de l'homme libre » (Greil Marcus). Les USA célèbrent leur héros, pourfendeurs de torts, fourriers de la morale. Mais ils ont aussi besoin de leurs « outlaws ». Une pièce de monnaie a deux faces. Pas de « superhero » sans son « villain ».

 

Nigger

Rappelons-nous que Lyons et Shelton Lee sont tous deux noirs. Rappelons-nous encore le « Give me my hat, nigger » asséné par Lee à Lyons, juste avant de lui tirer dessus. Et observons un fait : lors de la première journée du procès, une foule de citoyens républicains noirs se sont réunis devant le tribunal et ont hurlé, lorsque Shelton Lee et son avocat, sont entrés : « Pendez le nègre !!! » Cela donne à réfléchir.

Greil Marcus évoque très justement « l'utilisation des insultes utilisées pour ce qu'elles valent. » Si deux noirs se donnent du « nigger », dans quelle mesure le racisme imprègne-t-il l'injure ?

Shelton Lee vs Billy Lyons. Démocrates vs Républicains. Progressistes contre conservateurs. Noirs contre Noirs. Ce « nigger » par lequel Staggerlee jette l'anathème sur Lyons est à comprendre comme « Oncle Tom » (cf Iceberg Slim instruit par Sweet), valets de Blancs, autant dire esclave. A contrario, les bourgeois noirs réclamant le lynchage de Shelton Lee condamnent sa violence primitive. Aux yeux de Stagger Lee, les bourgeois ont conservé leur mentalité d'esclave, aux yeux des bourgeois, Stagger Lee n'est qu'un sauvage. Fondamentalement, le « nigger » vilipendé par le KKK n'est pas bien loin.

Pour Greil Marcus, « Stagger Lee détient la clef de la vitalité aussi bien que celle du désastre. » Il serait erroné de voir en Stagger Lee un anarchiste. Il aime beaucoup trop l'argent pour ne pas être qualifié de libéral. Mais ses positions politiques vont à l'encontre de la doxa. Stagger Lee exprime l'envie de leur faire payer à tous, de leur rentrer dans le lard. C'est parce qu'il est un homme libre qu'il sera un salopard.

En ce sens, le Stagger Lee de Nick Cave est un modèle du genre dans sa noirceur, sa violence et son absence de concession. Ainsi le face à face entre Staggerlee et un barman, se soldant par la mort de ce dernier :

« He [Stagger Lee] said : « Mr Motherfucker, you know who I am ? »The Barkeeper said : « No, and I don't give a good goddamn. »To Stagger Lee.He said : « Well bartender, it's plain to seeI'm that bad motherfucker called Stagger Lee.Mr. Stagger Lee. »

L'émancipation passe par une politique violente, parce que primitive, et inversement. L'homme blanc veut des putes ? Qu'ils payent ! L'homme blanc veut me remettre à ma place parce que je suis Noir ? Crève ! Si je suis comme toi citoyen, je peux bien t'abattre, cela ne veut rien de dire de plus précisément parce que je suis ton égal.

Et c'est parce que je suis ton égal que tu me donneras du « Monsieur. » C'est fondamental le « monsieur », même si je suis le dernier des salopards.

 

Wrong

Avant de se faire abattre, le barman de Nick Cave rembarre Stagger Lee d'un : « I kick motherfucking asses like you every day ». Certes, Stagger Lee peut devenir un « outlaw », comme n'importe quel Blanc. Là n'est pas le problème. Quoique porteur de revendications sociales fortes, il se distingue peu de la masse et n'a rien à proposer. Alors, oui, il peut reprocher à la bourgeoisie noire de rentrer dans les pantoufles des blancs, mais son opposition pure et dure est stérile. La beauté du geste ne doit pas faire oublier la valeur du geste. L'écrivaine américaine Sapphire, dans l'édition de 1998 de Pimp, souligne la portée de « l'analyse défaitiste des possibilités de progrès social pour les Noirs », mais elle la nuance :

« C'est vrai, il écrivait au sein d'une société au racisme virulent. Mais d'autres Noirs, y compris les « caves » qu'il détestait, arrivaient à s'en sortir. Ils lançaient des mouvements sociaux, quittaient le pays, inventaient le jazz. Iceberg, en revanche, étaient relativement dépendant, de la drogue et des femmes. »

Mais la légende de Stagger Lee perdure. Et ce n'est pas la meilleure partie de lui qui subsiste. Qui se rappelle son esprit d'entrepreneur, son implication dans la politique ? Personne.

La première chanson mettant en scène le pistolero noir lui offre une tragique épitaphe : « They was all glad to see him die. » (Mississipi John Hurt). Stagger Lee ? Rien à foutre...

 

Zeugma (Post-Scriptum)

Stagger Lee, au XXIème siècle, mort de sa belle mort ? Voire. Les clichés ont eu raison de sa peau, tout comme celle de Billy Lyons qui ne finira jamais de lever les yeux et une main implorante pour demander grâce. Nombreux furent et sont encore les prétendants au titre de pire salopard au cœur de pierre. Georges P. Pelecanos, dans les Jardins de la Mort, évoque ainsi leur ambition :

« Ce qui faisait que la vie méritait d'être vécue, c'était que d'autres gus parlent de vous dans les bars et dans la rue. Sinon, vous n'aviez rien d'extraordinaire. Honnête ou pas, en fin de compte, tout le monde se retrouve enseveli sous des pelletées de terre. Rien que pour ça, il importait de laisser une réputation d'enfer. »

Ambition courte, et surtout désespérée. Tous ces types se voient déjà morts. Serait-ce trahir l'histoire que de voir Stagger Lee survivre et s'amender ? Allez jeter un coup d'œil si vous avez le temps au film Black Snake Moan. Samuel L. Jackson campe un musicien, Lazarus (prénom ad hoc pour ceux rêvant d'une seconde vie), s'éprenant de manière très perverse d'une jeune prostituée (Christina Ricci, excellente dans le rôle). Nulle question de résilience. Le film est dérangeant, érotique, violent, etc. Mais, fait remarquable, tout le monde survit. Une happy-end, ça ne fait pas de mal parfois.

Stagger Lee : "All about a Stetson hat"
J'aime les chats roux, les pandas roux, Josh Homme et Jessica Chastain.

Ajouter un commentaire