Erzsebet Bathory

Erzsébet Báthory

Le mythe du vampire, popularisé en occident au XIXème siècle par Bram Stoker, continue à alimenter avec des succès très divers dans la culture populaire. Film, roman, musique, comics, manga, jeu vidéo : le vampire est omniprésent. Le bougre a de quoi plaire ; son programme tient en deux mots : lyrisme et sauvagerie. A ceci s’ajoute une série de promesses irrésistibles : jeunesse éternelle, séduction permanente, relation charnelle entretenue avec quiconque succombe à ses charmes (l’irrésistible morsure…), résistance à toutes formes d’autorités.

Le vampire est celui qui dit NON à Dieu, à la mort et à la justice des hommes, et à tout ce qui est étranger à la satisfaction de ses plaisirs en général. Il en paie le prix, il est damné. En cela il est beaucoup moins un suppôt de Satan qu’il n’en est l’un de ses avatars. Alors certes, il pleure le paradis perdu de sa condition humaine. En toute mauvaise foi. Le servage de la jeunesse éternelle n’est pas si lourd à porter. Trop de pouvoir, trop de jouissances au regard de contraintes finalement minimes. A notre époque où le libre-choix est un concept philosophique abstrait, le vampire est un symbole fort de liberté. Autant dire indispensable.

 

Le vampire est celui qui dit NON à Dieu, à la mort et à la justice des hommes, et à tout ce qui est étranger à la satisfaction de ses plaisirs en général.

 

Personnifié en la figure historique de la comtesse Erzsébet (Elisabeth) Báthory (1560-1614), sa popularité explose. Pas moins de 40 groupes ou formations lui ont consacré une chanson, presque tous genres confondus (avec une prédisposition certaine pour le métal) ; pas moins de 10 combos se sont appropriés son nom. Il faut dire que l’histoire de celle qui fut surnommée La Comtesse Sanglante a de quoi retenir l’attention. Pensez : nièce et cousine de rois, apparentée à la dynastie des Habsbourg, issue d’une famille les plus influentes de la Hongrie royale, mariée à l’un des généraux les plus importants de son temps. J’oubliais : elle ne tua pas moins de 610 fillettes, jeunes filles et jeunes femmes ; on dit d’elle qu’elle prenait des bains de sang pour s’assurer une jeunesse éternelle du fait d’un pacte contracté avec le diable. On comprend alors que Erzsébet Báthory soit devenue l’un des lieux communs les plus importants de la musique pour tout amateur de romantisme noir.

Lieu commun certes. Hélas les clichés abondent. Ténèbres, gore et érotisme à la louche, pas grand-chose de plus.

Lieu commun certes. Hélas les clichés abondent. Ténèbres, gore et érotisme à la louche, pas grand-chose de plus. Parlez donc de Erzsébet Báthory autour de vous. Je suis prêt à parier qu’elle évoque quelque chose à quelqu’un, même s’il ne connait pas Ghost, Electric Wizard ou Sunn O ))). Un exemple ? Deux même. Vous voyez le personnage de Skarlett dans le jeu Mortal Kombat ? Celle dont la Fatality consiste à égorger au rasoir son adversaire pour s’asperger le visage de sang en mode « cumshot » ? Avatar de la comtesse. Vous rappelez-vous Hostel 2 ? La première victime est attachée nue, suspendue en hauteur par les pieds, avant d’être lacérée à la faux par une femme qui se baigne dans son sang avec l’air béat d’une génisse douchée au jet dans une cour de ferme. Avatar de la comtesse. Pour un fantasme de geek boutonneux.

Mais qui est vraiment Erzsébet Báthory ? Chaque groupe en dresse un portait, souvent caricatural, parfois très imaginatif, et en de rares fois d’une grande précision. Tous peuvent être soumis au test de la pierre de la touche, celle-ci étant l’œuvre de Penrose, La comtesse sanglante. L’auteure surréaliste, après avoir exhumé les rares archives d’époque, a « réhabilité » prudemment Erzsébet Báthory après avoir réuni une documentation monstre et y avoir investi tout son coeur. Le « monstre » a pris visage humain. Plus de place pour les clichés.

Erzsébet Báthory naît dans une Europe centrale où le paganisme règne en maître, où les superstitions sont reines et où la magie tient une place déterminante. La région a deux siècles de retard sur le reste de l’Europe. Les régimes féodaux y sont observés plus strictement que n’importe où. Les Báthory sont connus pour leur courage à la guerre. Les raids turcs sont incessants, les crimes de guerre monnaie courante. Il n’est pas rare de trouver des villages empalés entiers afin de montrer à l’ennemi sa détermination, avec un sens certain du spectacle. Les Báthory ne déméritent jamais, ce pourquoi ils sont indispensables à la couronne. Il vaut mieux.

 

« Murder is my birthright / The bloodline proves aristocracy »- Beauty Through Order, Slayer

 

VRAI

Nombreux sont les Báthory à être connus pour leur démence, leur mégalomanie, leur cruauté, leur érotomanie et leur dépravation. En cela, Erzsébet sera l’une d’entre eux.

Enfant, elle est décrite comme une « petite fille pâle aux inquiétants yeux noirs » (Penrose). On lui donne une éducation solide (elle sait lire et écrire en hongrois, allemand et latin) et, comme le reste de la famille, elle embrasse le protestantisme. Elle ne se montrera jamais particulièrement pieuse, mais si ce code social lui permet de se faire reconnaître de ses pairs… Très tôt, elle est en proie à l’ennui. Erzsébet n’est pas une rêveuse. L’éveil de sa libido l’occupe un temps. A 14 ans elle accouche en secret d’une petite fille qui est exilée avec sage-femme et nourrice au fond des Carpathes pour ne pas ternir la réputation de la jeune fille.

A 15 ans elle est mariée à Ferenc Nádasdy. Union grandiose de deux familles illustres. Bien que de cinq ans son aîné, Ferenc Nádasdy est un peu effrayé par sa jeune épouse, lui qui sera décrit par les Turcs comme un boucher. Mais il l’aime et la respecte profondément : Erzsébet s’adonne déjà à la vieille magie noire, préparant quantité de talismans destinés à son mari, afin que celui-ci revienne sain et sauf des batailles. Et celui-ci guerroie beaucoup, laissant son épouse seule de nombreux mois. L’ennui, le vieil ennui, s’empare d’Erzsébet. Elle le redoute plus que tout, au même titre que des douleurs chroniques. Et elle commence à persécuter ses domestiques dans son domaine de Csetje. A l'époque on est sévère avec ses gens.

 

« She pricks needles under the ladies’ nail »- Elizabeth Bathory, Tormentor

 

VRAI - Torture hélas toujours très courante.

Elle sera sadique, torturant toutes domestiques lui ayant déplu. « Magiquement, au milieu des hurlements de douleur des autres, ses propres souffrances disparaissent. » (Penrose) L'ennui s'éloigne. Erzsébet se révèle. Lorsque Ferenc est rentré, elle s'apaise. Son époux lui manque. Sans lui elle n'est rien. D'immenses fêtes et banquets sont organisés. Le couple se rend à la cour à Vienne où tous deux brillent. Elle met un soin maniaque à entretenir sa beauté. Suivant la mode en vogue, sa peau est ivoirine, presque diaphane. Elle fait venir ses vêtures de France ou d'Italie et ne porte jamais deux fois la robe. A ses yeux seul compte l’empire de sa beauté. Ferenc ne lui demande rien d'autre, si ce n'est des héritiers qui viennent en temps voulu : trois filles et un garçon.

Quand commencent les massacres ? Quand les tortures deviennent-elless des meurtres qu'elle ritualise ? Difficile de le dater. En revanche, il est un événement à partir duquel des flots de sang coulent de manière ininterrompue dans les propriétés familiales : la mort de Ferenz.

 

« The blood that flows each dawn. »- Buried Dreams, Clock DVA

 

VRAI - Lors des minutes du procès, ses caméristes ont rapporté qu’elles lavaient des sols charriant des flots de sang dans la chambre de leur maitresse, après que celle-ci y a « dormi ». Une rue à Vienne, où se trouvait l’une des ses propriétés, avait été surnommée « The Blütenstrasse »

C'en est terminé d’Erzsébet. Son veuvage la conduit à un ennui perpétuel. Évanouis, les fastes de la cour. Les visites familiales se font elles aussi rares, de drôle de rumeurs bruissant sur la Comtesse Báthory. C'est intolérable. Qui va lui dire qu'elle est belle désormais ? Erzsébet est faite pour être femme, pas seulement mère ou maîtresse de domaine. Ses amants ne sont que purement supplétifs, ils ne lui apportent rien. Narcisse torturée, elle enrage. Et l’argent vient à manquer. Pierreries, perles, émaux, damas, soieries, satins, dentelles, velours, fourrures... Ses dépenses sont somptuaires. Vers qui se tourner ? Vers quoi. Par goût du néant, elle tombe sous le joug d'une vieille sorcière, Darvulia.

 

« Once I struck a servant […] / Drops of blood caressed me / And refined my aging skin. »- Mirror, Mirror, Kamelot

 

VRAI/PLAUSIBLE ? - Les occurrences de cette légende sont nombreuses. Sans doute un témoignage non avalisé d’un témoin digne de confiance.

Et les meurtres, d'abord initiés par ennui et plaisir sexuel, s’enchaînent avec une cadence effrayante que réclame le plaisir du nécromancien. Jamais Erzsébet ne tue autant ; la vieille sorcière disparue mystérieusement, vraisemblablement décédée, elle ne peut plus s’arrêter.

 

« She’s got insatiable mind / She needs virgin blood anymore. »- Elizabeth Bathory, Tormentor 

 

VRAI - Voir ci-dessous. Pour employer un terme moderne, il faudrait parler de « craving » de meurtres.

Dans les environs de Csetje, on ne trouve plus personne voulant venir servir au château. Erzsébet doit faire venir des troupeaux de bétail humain de tout le pays.

Comment cela a-t-il pu durer si longtemps ? D'abord les témoins se taisent, terrorisés ou parce que leur silence est acheté. Le pasteur de Csetje, Ponikenus, enterre des dizaines de jeunes filles de nuit. Il veut dénoncer La Louve, mais il se sait lâche. A sa décharge, le réseau d'espions ancillaires d’Erzsébet le surveillent où qu'il aille. Ensuite, les décès mystérieux sont fréquents. On dit les montagnes infestées de loups, de vampires et de loups garous. La coutume veut qu'on perce le cœur des morts d'un pieu pour les empêcher de revenir hanter les vivants. Enfin Darvulia épouvante les foules.

 

« Your blood preserves my place in time »- Requiem for the innocent, Kamelot

 

PLAUSIBLE - Seul importait la couleur du sang et non sa pureté. Erzsébet ne désirait pas tant des « vierges » (l’amour s’est toujours consommé tôt) que des filles d’une essence au moins aussi précieuse que la sienne.

Ce n'est que lorsque commet l'imprudence de s'en prendre à des filles de nobliaux que la justice se saisit de l'affaire. Tout cela est compliqué. Seules les suivantes de la comtesse sont traduites en justice et exécutées. Erzsébet est d'essence noble, le procès est impossible, le scandale serait trop grand. Reconnaît-elle ses crimes ? Oui et non. Selon elle, « Tout crime commis pour son propre plaisir est permis. » (Penrose) A l'un des enquêteurs qui l’interrogent, elle répond avec le dédain le plus absolu : « Comment, venant de si bas, votre question peut-elle arriver jusqu'à moi, qui suis si haut ? » En cela, elle se distingue de Gilles de Rais qui, deux siècles plus tôt, supplia qu'on l'absolve pour des crimes similaires.

 

« They could not destroy you / Only keep you prisoner. »- Buried Dreams, Clock DVA

 

VRAI - Le scandale fut si grand qu’elle ne fut pas jugée. L’empire en aurait été ébranlé. Petits arrangements entre amis, est l’expression d’usage, là encore toujours d’actualité. Un exemple récent à la rubrique faits-divers, il n’y a pas si longtemps. Chuuuuuut…

On l'emmure vivante dans son château, où tout a commencé. Une petite ouverture permet de lui donner quelques maigres provisions. Elle y reste 3 ans avant de mourir, sans jamais se plaindre, sans jamais faire intercéder en sa faveur son cousin, roi de Pologne. A sa mort, le château tombe en ruines, privé de son âme, à l'instar de la maison Usher.

Une question nous taraude, dès lors qu'on évoque La Comtesse Sanglante : « Pourquoi ? » Désolé, il n'est aucune réponse satisfaisante. Aucune. Oubliez d'abord la jeunesse éternelle, resucée anachronique des Vanités antiques. Je trouve personnellement cette théorie très désagréable : il fait d'une femme forte une petite chose fragile. Lorsqu'on est une Báthory, on est avant tout une personnalité influente jonglant avec l'exercice du pouvoir politique, militaire et économique ; pas une cocotte oisive.

 

« All day long the virgins si at feast on endless meal / The countess laughs and sips her wine—her skin doth crak and peel. »- Countess Bathory,Venom

 

ARCHIFAUX - En revanche Venom signe un texte magnifique digne d’un génial et très élégant conte fantastique du XIX siècle qu’aurait pu signer Théophile Gaultier ou Mérimée.

Oubliez ensuite le mythe du vampire : propre au romantisme européen, il date du XIXème siècle et n’est d'aucune utilité pour comprendre les Carpathes du XVIIème.

 

« Her pact with Satan »- Elizabeth, Ghost 

 

ARCHIFAUX - Et pourtant Ghost signe l’une des mes chansons préférées.

Oubliez enfin le pacte avec le diable. Les Báthory étaient protestants, mais dans la région de Csetje, la morale judéo-chrétienne était babillante, et les seuls dieux devant lesquels on s’agenouillait étaient les dieux anciens. Satan était inconnu au bataillon pour ces gens-là. Pourquoi alors ?

 

« Your Beauty throuh order is where blood flows through you »- Beauty Through Order, Slayer

 

VRAI - Et la messe est dite.

Erzsébet Báthory avait certes besoin d'or, de beauté et de jeunesse, mais, par-dessus tout, elle avait besoin « de ne pas vivre la vie de tout le monde » (Penrose), et de se hisser à un niveau supérieur d'humanité où plus rien n'avait de prise sur elle. Inhumaine, La Louve ? Oui. Mais sans le moindre doute surhumaine également. L'histoire ne pardonne pas à Erzsébet Báthory ses raffinements sauvages, encore moins d'avoir été une femme et une mère exemplaire. L’histoire, pas L’Histoire. La Grande reconnaît très bien ce qu’elle lui doit. Une générale, comme son époux, pas moins.

L'emmurer dans une chambre étriquée ne l'a pas fait disparaître. Sa légende continue à s’écrire. En revanche il n'est pas sûr qu'elle ait goûté les chansons que ses admirateurs lui offrent. Les orchestres tziganes avaient les faveurs des nobles à l'époque. C'est pourquoi, dire qu'elle eût peut-être préféré le No Smoking Orchestra à tout autre groupe ne relève pas de l'hérésie la plus complète. Selon moi le morceau que lui a dédié Sunn O ))) aurait réveillé quelque chose chez elle. Dans ce quasi instrumental Dark Ambient, on peut toucher aux chants chamaniques des anciens temps qui accompagnèrent durant un mois entier les funérailles de son époux, Ferenc Nádasdy, des mélopées psychopompes indescriptibles jouées par des violons primitifs et des instruments plus primitifs encore.

De nos jours les vampires ont été récupérés par l'inénarrable Stéphanie Meyer (Twilight) qui ne sait pas trop bien si elle œuvre pour l'amour de l'art ou de l'or. Au lieu de carburer au sang et au stupre, ses mignonnets vampires s'enfilent du roaccutane et se touchent le pissou en chouinant. Sainte Erzsébet, priez pour nous.

Erzsébet Báthory
J'aime les chats roux, les pandas roux, Josh Homme et Jessica Chastain.

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