Year Of No Light : "On fait ça, on aime ça"

[Entrevue] Year Of No Light : "On fait ça, on aime ça"

Epique. Massif. Hypnotique. Les qualificatifs ne manquent pas pour décrire le concert de Year Of No Light à la Flèche d’Or. En toute logique les Bordelais ont mis à l’honneur Tocsin, leur nouvel album attendu pour fin novembre. Si les morceaux s’étirent en longueur, la tension, elle, ne se relâche jamais. La faute à ces montées en puissance sublimées par les deux batteries, à ces passages pachydermiques, à ces notes suraiguës et entêtantes. Dans le public, personne n’est resté insensible : certains se sont laissés aller à fermer les yeux, d’autres ondulaient au rythme de la musique… Il faudra attendre que la salle se rallume pour que les regards se fassent moins lointains et que chacun reprenne ses esprits. Mais avant d’assister à cette séance de transe collective, nous sommes allés poser quelques questions au groupe.

Pelecanus : Vous allez bientôt sortir un nouvel album, "Tocsin", que j’ai d’ailleurs eu la chance d’écouter en avant-première. Quand vous vous êtes lancés dans la composition, est-ce que vous êtes partis d’une idée en particulier ? Est-ce que quelque chose vous a inspiré ?

 

Pierre (guitare) : Non, je crois pas. Je crois qu’on était dans la lignée de tous les side-projects, de tous les trucs qu’on a faits après la sortie d’"Ausserwelt". L’exercice du "Vampyr" notamment, le ciné-concert, et aussi les installations, les performances qu’on a pu faire, notamment Jean Rouch au Quai Branly. Toutes ces choses là qui ont permis d’explorer de nouvelles pistes, d’appréhender un peu différemment la masse sonore qu’on dégage. Je pense que c’était vraiment ça qu’on avait en tête.

 

Mathieu (batterie) : Quelque chose de plus hypnotique.

 

Pierre : Oui voilà, essayer d’aller un peu sur ces acquis là. Après, encore une fois, c’est toujours délicat de décrire le truc mais en général, ça reste quand même malgré tout le bordel. Même si je pense que ça nous a vraiment marqué, on n’avait pas non plus une road map ultra précise.

 

Mathieu : C’était quelque chose de beaucoup plus collaboratif que pour "Ausserwelt". C’est pour ça que le truc a été aussi long aussi, c’est que tout le monde apportait ses idées. On trouvait ça bien et ensuite, avec le temps, on s’apercevait que ça fonctionnait pas tant que ça donc il fallait revenir sur les morceaux. C’est ça qui a été assez douloureux.

 

Pierre : On a un peu péché par manque de méthode.

 

Mathieu : Je pense, oui.

 

Pierre : Il y a quand même plus de quatre heures d’enregistrement…

 

Johan (basse) : Oui, de démos diverses…

 

Pierre : … qui mériteraient peut-être qu’on fasse un tour dessus mais… C’est comme ça que les choses se sont présentées. Après, on est quand même assez contents d’avoir cet album. Je pense que par rapport aux précédents, il a quand même une dimension… Enfin pour certaines chansons en tout cas, c’est évident… C’est vraiment un album studio. Il y a des arrangements… D’ailleurs, on a des difficultés à retranscrire certains passages de cet album qui sont vraiment des trucs qu’on ne peut faire qu’en studio. L’arrangement des trombones…

 

Johan : Et contrairement à "Ausserwelt", tous les morceaux n’ont pas été testés en live avant l’enregistrement.

 

Pierre : C’est vrai que d’habitude, on a un modus operandi où on teste en live. Ça passe, ça passe pas mais ça permet d’arranger. Et c’est vrai que là, on n’a pas du tout eu l’épreuve du feu mais ça s’est bien passé.

 

Bertrand (batterie, clavier) : Ça dépend.

 

Pierre : Oui, ça dépend.

 

Mathieu : Qu’est-ce que tu en as pensé du disque ?

 

Pelecanus : C’est marrant que Pierre ait parlé de cette histoire de ciné-concerts parce que je l’ai trouvé très cinématographique. Quand je l’ai écouté, je me suis dit que ça aurait pu être une BO de film. Je l’ai trouvé très grandiose, épique par moment… Et je reste vraiment bloquée sur "Géhenne" (le groupe explose de rire). C’est le morceau que j’écoute en boucle sans que je comprenne vraiment pourquoi…

 

Mathieu : Très bien !

 

Bertrand : C’est marrant, ce morceau marche très bien sur les filles.

 

Pelecanus : Je suis un cliché, c’est génial (rires)

 

Mathieu : On ne sait pas pourquoi mais on a pas mal d’exemples qui confirment ça ! 

 

Pierre : C’est un morceau où on retrouve à la fois des trucs qu’on peut avoir chez "Nord", avec beaucoup plus de mélodie aussi, un côté un peu agressif et un peu plus facile. C’est vrai qu’il est assez particulier.

 

Bertrand : On voulait faire au moins un morceau plus "carton" comparé à "Ausserwelt", comme on avait pu faire sur "Nord".

 

Pierre : Oui à la base, on voulait faire des morceaux plus courts (rires).

 

Bertrand : Beaucoup plus radicaux.

 

Pierre : Et finalement, non (rires).

 

Mathieu : Ce sera encore plus long ! À part "Géhenne".

 

Pelecanus : C’est vrai que c’est le titre le plus court. Je trouve quand même qu’il se démarque vraiment du reste. Mais visiblement, c’est parce que je suis une fille !

 

Pierre : Ah non non ! S’il y a un morceau à retenir qui change un peu, c’est bien celui-là. D’ailleurs, je pense qu’on va le jouer ce soir.

 

Pelecanus : Cool ! Pour en revenir aux ciné-concerts, est-ce que ça vous a donné l’idée d’utiliser des projections durant vos concerts ?

 

Pierre : Non. Alors autant on aime l’image, autant on aime la musique, mais en général le croisement des deux… J’ai jamais vu un truc pertinent. Neurosis, c’était nul et d’ailleurs maintenant, il n’y en a plus… Non, ça va pas.

 

Johan : Pour les concerts, il y a Manu aux lumières. Ça fait partie intégrante du show.

 

Mathieu : C’est sympa que ce soit la musique qui fasse naître des images chez les gens et pas qu’on leur en impose.

 

Johan : On a fait pas mal de projets autour de l’image ces dernières années. On a fait "Vampyr" pendant deux ans. On a fait "Les Maîtres Fous" de Jean Rouch au Quai Branly. On a fait des expériences à Bordeaux pour des plasticiens. Une pièce pour Christian Vialard, la "Symphonie Monotone"… Mais dans nos concerts, ça reste sans projection. Il faut bien dissocier ces projets, qui vont être uniques et joués une seule fois, des concerts normaux. On aime les deux mais c’est deux approches complètement différentes du concert.

 

Mathieu : Quand on fait ça, on nous voit pas du tout. On préfère que le public ne nous voie pas. C’est juste l’image qui est projetée et nous, on est sur le bord de la scène, sur le côté.

 

Manu : Sauf pour "Vampyr" où c’était différent. On a essayé de créer un rapprochement évènementiel / ciné-concert avec la partie live. Du coup j’ai essayé d’insérer aussi la lumière dans "Vampyr" quand j’étais avec eux, parce qu’ils l’ont fait plein de fois sans moi, mais c’était juste ce lien là entre la partie live et la partie ciné-concert.

 

Pelecanus : D’ailleurs par rapport à "Vampyr", j’avais lu quelque part que c’était une expérience qui vous avait beaucoup marqué, à la fois en tant que personnes et en tant que musiciens.

 

Pierre : Ouais. Ça a été une expérience de se retrouver sur ce projet. Sur le papier, ça fait assez merdeux d’avoir la prétention de faire de la musique sur un film de Dreyer. Je pense qu’on aurait pu se vautrer très très très vite et on a été, pas bénis des dieux, mais il y a eu quand même…

 

Johan : Il y a eu une espèce d’émulation. À la base, c’était créé pour une occasion unique à Bordeaux et on s’est retrouvés à le trimballer en Europe pendant deux ans.

 

Mathieu : Dans différents festivals à droite à gauche.

 

Pierre : Je trouve que ça fait vraiment sens aussi avec les thématiques du groupe. Avec la manière dont on envisage les pratiques artistiques ou un certain rapport au monde. C’est un film qui nous est très cher mais de le sublimer en plus dans des lieux assez exceptionnels, que ce soit Tallinn ou en Roumanie dans les Carpates, ça nous a vraiment apporté. Et c’était un exercice qui était toujours un peu douloureux. On fait ça, on aime ça… Enfin je veux dire, c’est la base du truc je crois… Mais qui était excessivement fragile aussi. C’est la première fois où tout ce qui pouvait nous arriver dans l’après-midi, une mauvaise nouvelle ou un truc, se ressentait, en bien ou en mal.

 

Mathieu : Il fallait qu’on se perde dans le film à chaque fois pour le jouer. C’était très particulier.

 

Pierre : Et tout d’un coup, tu es complètement annihilé par certains trucs qui te dépassent, en ne sachant jamais si dans le film, c’est mauvais ou pas. Et on s’en est sortis à chaque fois. Je pense que ça nous a vraiment marqué. Et ça a donné des réflexes, des orientations dans la manière dont on appréhende la composition de nos lives. Après, il y a d’autres choses annexes mais c’est vraiment quelque chose qui aura marqué profondément mon existence. Donc maintenant, le chapitre est clôt. La porte est pas définitivement fermée mais je pense qu’on n’est pas partis pour le rejouer tout de suite.

 

Pelecanus : Vous avez prévu d’autres projets comme celui-là ?

 

Pierre : On est en train de réfléchir à des projets éventuels qui seraient susceptibles de se mettre en place. Ça fait beaucoup de conditionnel mais ça vient d’émerger. On en parle. Ça serait des performances…

 

Bertrand : On voudrait reprendre le Jean Rouch qu’on avait fait au Quai Branly dans un cadre avec d’autres expérimentations. L’année prochaine…

 

Pierre : Oui, d’ici un an ou un peu plus, il y aura des choses. Là, c’est en cours de… Pas de maturation mais c’est en train d’émerger. On ne peut pas en dire plus parce qu’on ne sait pas forcément ce qu’il y aura. Mais il y a des chances qu’il y ait de l’image, des arrangements. Beaucoup de collaboration aussi pour élargir le truc. Travailler beaucoup aussi avec Cyril, notre shaman, notre ingé-son et à la fois notre surveillant général (rires). Donc il y a des choses à faire, qui sont un peu des challenges aussi. La dimension orchestrale, peut-être l’assumer vraiment au sens littéral…

 

Mathieu : C’est Cyril qui s’est chargé des arrangements de trombone sur le disque.

 

Pierre : Et qui les joue. Il fait partie à part entière du groupe. Pour le pire et pour le meilleur, ça dépend pour qui (rires).

 

Johan : Pour nous, c’est que du bon (rires).

 

Pierre : Mais on lui doit beaucoup. C’est pour ça que la dimension studio dont je parlais sur "Tocsin" procède vraiment du travail de Cyril. Les arrangements ont vraiment sublimé des parties qui n’étaient, en soi, pas forcément géniales. D’où la difficulté qu’on a de retranscrire certains apex de l’album en live. Pis on est un peu exigeants... Donc voilà, des projets sur l’image, sur l’art contemporain entre guillemets, sur l’art tout court… À voir. Mais je pense qu’on va arriver à faire quelque chose.

 

Pelecanus : L’artwork de "Tocsin" semble être composé de plusieurs "tableaux". Est-ce qu’ils correspondent chacun à un titre de l’album ou est-ce que vous avez donné carte blanche à Simon Fowler ?

 

Johan : Quand j’ai contacté Simon, on a fait une espèce de tour entre nous : on a tous choisi des images ou des idées qui nous venaient en tête pour illustrer l’album. Je pense qu’on lui a envoyé une trentaine d’images et des idées un peu contradictoires. Le premier jet ne nous plaisait pas du tout (les autres rigolent), il l’a retravaillé pour arriver à la pochette…

 

Mathieu : Le premier jet, c’était le Seigneur des Anneaux ! (rires)

 

Pierre : Mais non !

 

Johan : Pour l’illustrer, il avait juste la pré-prod qu’on avait fait l’année dernière. Il nous a jamais vus en concert, on le voit demain pour la première fois. Voilà, c’est tout ce qu’il avait : la pré-prod, les idées qu’on lui avait passées et après, on a laissé libre cours à son imagination. On est bien fans de ses travaux.

 

Mathieu : On lui a dit de se focaliser sur les titres des morceaux. Donc je pense que ça lui a parlé : Tocsin, Désolation, Géhenne…

 

Pierre : Mais on a failli le rendre chèvre.



Johan : Oui parce que le premier jet, on lui a fait "non !".

 

Pierre : Ben on lui envoie dix mille sources différentes !

 

Johan : Après coup, on s’est dit qu’on lui avait envoyé tellement de pistes contradictoires et compagnie que pour lui, ça ne devait pas être évident. Il a dû se dire "attend, c’est quoi le truc ?". On lui a envoyé des bâtiments, des églises, des lieux… Mais on est super contents du résultat. Là on l’a en affiche sérigraphiée au merch. Normalement, il va faire des gravures à partir de l’intérieur du vinyl qui est un peu différent, avec des formes géométriques assez folles. C’est un super graphiste.

[Entrevue] Year Of No Light : "On fait ça, on aime ça"
Quand je ne regarde pas une compétition de saut à ski, j'écoute de la musique à un volume sonore déraisonnable.

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