Kruger : "Aujourd'hui, on repart de rien"

[Entrevue] Kruger : "Aujourd'hui, on repart de rien"

12 ans. Ça fait 12 ans que Kruger en fait voir de toutes les couleurs à tout bon fan de sludge qui se respecte. Ils ont récemment sorti 333, un vinyle deux titres après quatre LPs bien remarqués. Pour le supporter, une tournée avec Gojira, dont un passage au Bataclan. C'était une superbe occasion pour Pelecanus.net d'aller discuter musique et scène suisse romande avec eux. Crédits photos : Anthony Dubois

Pelecanus : Comment s'est passé le concert de ce soir ?

 

Raph (batterie) : À part cet horrible éclairage, ouais, c'était pas mal. Je suis juste très malade. Je suis sous anxiolytiques, médicaments pour la grippe, et bières...

Margo (guitare) : On est quatre sur cinq à avoir choppé la crève.

Raph : c'est notre bassiste qui a distribué. Il a mis ses mouchoirs pile devant la ventilation du bus.

Blaise (basse) : Quand tu enchaînes les kilomètres, coincé dans un bus, c'est normal de se refiler les maladies. C'est aussi ça, partir en tournée...

 

Pelecanus : Combien de temps dure-t-elle, justement ?

 

Blaise : on rejoue demain au Bataclan, puis Bruxelles, puis une date à Reims, ce sera la dernière avec Gojira... après on a quelques dates en mai. On attend le 10 mai avec impatience. On sera à Berlin pour le Pelagic Fest avec Cult Of Luna, The Ocean... On fera probablement une date sur l'aller et une date sur le retour aussi, sûrement avec Abraham.

Margo : Cette tournée, c'est surtout une très bonne opportunité. On n'avait jamais fait le Bataclan et je pense qu'on ne le refera jamais. On a fait la Loco et l'Elysée Montmartre à Paris, l'Ubu à Rennes... mais dans l'ensemble, assez peu de grosses scènes, en fait.

 

Pelecanus : C'est la première fois que vous tournez avec Gojira ?

 

Raph : Oui. On n'avait jamais vraiment tourné avec Gojira avant mais on les a côtoyés sur quelques dates. La première fois ça devait être en 2003 ou 2004.

Blaise : On n'était pas aussi confirmés que maintenant. Eux non, nous encore moins – tu imagines. Mais c'est là qu'on les a "rencontrés". On a partagé quelques dates tous les deux ou trois ans depuis et l'entente est super cordiale. On s'entend vraiment bien avec Gojira.

Margo : C'est passé tout de suite entre nous. De sorte que Jo [Joseph Duplantier, guitariste-chanteur de Gojira, ndr] a fait un featuring sur notre quatrième album. On a fait un gros festival en Suisse où il est monté sur scène avec nous, le Rock Altitude Festival. En tout cas, très belle entente.

 

Pelecanus : J'imagine que musicalement, ça passe aussi ?

 

Blaise : je crois qu'on a un respect mutuel qui est vraiment cool.

Margo : Ben nous on déteste Gojira, mais on va pas le dire en interview, quoi. (rires)

Blaise : C'est probablement cette confiance et ce respect qu'on a les uns pour les autres qui fait qu'on a pu les suivre sur cette tournée. Parce que c'était un peu inespéré.

Raph : Oui. On avait une ou deux dates de prévues en France pour promouvoir notre EP vinyle deux titres. Mais avant ça on a été absents un bon moment, on n'avait pas d'actualité du tout. Alors on a eu beaucoup de peine à trouver quelques dates. Et puis, d'une manière providentielle, on a eu cette occasion d'ouvrir sur ces quelques dates. Ça nous sauvait complètement la mise.

 

Pelecanus : Pensez-vous qu'il y a une volonté de la part de Gojira eux-mêmes de vous voir figurer à l'affiche de cette tournée ?

 

Raph : (un temps) Ecoute, honnêtement j'en sais rien.

Margo : Je crois qu'ils nous renvoient l'ascenseur parce qu'ils nous aiment bien. Ça nous fait super plaisir de voir ce qu'ils sont devenus maintenant : Gojira c'est vraiment bon, c'est très en place... Et puis on s'était déjà dit que ce serait terrible de faire une tournée ensemble. Malheureusement, ces décisions se prennent plutôt au niveau du management, quelque chose sur lequel les groupes ont peu d'influence. Je ne sais pas si c'est grâce à eux mais c'est fait et c'est génial comme ça.

Raph : Je ne sais pas dans quelle mesure le fait que notre ancien ingénieur du son soit désormais le leur joue dans la balance. Yohan [puisque c'est son nom, ndr] m'avait demandé de lui envoyer les deux morceaux de "333" juste avant qu'ils ne sortent... À mon avis, c'est une somme de plusieurs petites choses favorables qui nous a fait embarquer sur cette tournée.

 

Pelecanus : L'EP "333", justement. Pourquoi décider de sortir ce format après quatre LPs ?

 

Margo : Simplement parce qu'on n'a rien d'autre sous la main en ce moment (rires). Pour le groupe, c'est aujourd'hui un peu plus dur qu'avant : on est deux à avoir des gamins, on a des vrais boulots, aussi... L'année dernière on s'est remis dans une vraie dynamique de composition avec notre ancien guitariste qui avait deux projets parallèles – Abraham notamment. Il a dû partir pour privilégier autre chose alors on a repris notre tout premier guitariste pour composer les deux morceaux...

Raph : ... Puis lui-même est parti.

Margo : Tu vois : sur une année c'était un peu le chaos. Il y avait trois guitaristes, une répèt' par semaine, personne n'était sûr de quel rôle avait chacun...

Raph : ... c'était le flou artistique complet.

Margo : Tout à coup les choses se sont accélérées avec le véritable départ de Jacques : la Fée Clochette s'est penchée sur notre berceau pour nous envoyer Raul. C'est lui qui a enregistré les deux morceaux avec nous... de bric et de broc.

Raph : On a tourné le clip de The Wild Brunch alors que les voix définitives étaient à peine maquettées. On a fait tout ça complètement à l'arrache. Enregistrement, petit concert de vernissage...

Margo : ... Et tout à coup, tout ça : cette tournée avec Gojira, des concerts en Suisse, ouvrir pour Meshuggah et Cult Of Luna... Ça fait énormément de bien au groupe. Je crois qu'on va poursuivre cette dynamique où on ne fait que tourner les deux fois dans l'année où on peut vraiment [vacances scolaires obligent, ndr] et entre ces tournées, on continuera à écrire des morceaux. Ainsi, soit on sortira des deux titres, soit pourquoi pas un cinquième album.

 

Pelecanus : Le cinquième album n'est donc pas prêt de sortir ?

 

Raph : On a quelques riffs... mais encore rien de tout à fait concret.

Blaise : Depuis le temps qu'on est dessus, on a beaucoup de bribes, de petites parties. Mais on n'a pas encore assez de matériel pour prétendre avoir un nouvel album de 40-45 minutes en poche. Mais on essaie de conserver un rythme de travail et de composition parce que ça nous emmerderait de sombrer dans l'oubli. On s'amuse encore assez bien ensemble. L'idée c'est donc ça : peut-être continuer à sortir des EPs : deux, trois, quatre... et continuer sous cette forme-là.

Margo : Après on greffe tout et ça fait un album. (rires). Sans blague, imagine : nos deux guitaristes d'avant sont partis, puis notre ingénieur du son... notre dream-team, en fait. On a beaucoup à reconstruire. Aujourd'hui, on repart de rien.

 

Pelecanus : A la lecture des paroles de vos chansons – et parfois uniquement des titres – je ressens une sorte de fascination morbide pour les Etats-Unis. Je suis dans le vrai ?

 

Raph : Reno fait une fixette depuis le tout début de Kruger sur les gros clichés bien baveux/énormes/téléphonés de l'Amérique profonde. Alors ses paroles abordent les armes, la bidoche, les cultes... C'est vrai qu'il a une bien belle attirance pour les rednecks, quoi. À tel point que quand on a mixé le dernier album dans le studio de Kurt Ballou – qui gardait une oreille ouverte sur ce que chantait Reno – il était persuadé qu'on écrivait une espèce de concept-album pamphlétaire contre la culture américaine (rires). Lui aussi ça le faisait marrer, d'ailleurs.

Margo : alors évidemment, c'est du deuxième degré. Mais Reno peut porter dans ses textes une double lecture des choses parfois intéressante – même s'il n'y a pas de "grand" message à faire passer.

Raph : Ça va sonner un peu bateau de dire ça mais... Je pense que Reno, malgré tout, veut faire passer quelque chose à travers ses paroles. Il les défend vraiment. Il y attache une certaine importance. Après, c'est sûr : Reno aime l'aspect loser qui colle à la peau des rednecks.

Margo : ... et il a cette pudeur de ne pas en rajouter (pause puis rires).

 

Pelecanus : Vous avez tourné un clip pour "The Wild Brunch". C'est votre premier ?

 

Raph : Non, on en avait fait un pour "Queen Of The Meadow" [chanson de l'album "Redemption Through Loseness", sorti en 2007 chez Listenable, ndr].

Blaise : Depuis le début du groupe on attache une certaine importance à l'aspect visuel. On n'a que deux clips mais aussi quelques lives en qualité professionnelle...

Raph : ...Avec notamment des lights BIEN MEILLEURES que celles qu'on a eues ce soir...

 

Pelecanus : D'accord. Mais dans quelle mesure est-ce intéressant aujourd'hui de sortir un clip dont les images montrent uniquement le groupe jouer une chanson ?

 

Raph : Oui, c'est inintéressant, je pense.

Blaise : Mais à l'inverse, tu tombes assez vite dans un système où tu dois inventer une histoire, une ambiance... Ça prend du temps, de l'argent, et nous n'avons pas l'assise pour nous permettre de tels investissements.

Raph : Et puis ça ne s'inscrivait pas du tout dans le contexte du groupe à ce moment-là : comme je disais, on tournait le clip alors que les voix n'étaient encore pas enregistrées.

Margo : Non et puis cela aurait un côté un peu kitsch de tourner un film autour des paroles. Est-ce qu'on est prêts à faire ça ? Là en tout cas, le but était simplement de faire parler de nous.

Raph : Il n'y a pas d'ambition artistique démesurée. Le but était d'avoir du contenu vidéo à proposer. Voilà tout. "Yo les gars ! On est encore vivants ! On n'a pas disparu !"

Blaise : On est aussi finalement contents de montrer cette facette de nous-mêmes, ça peut donner envie de nous voir jouer live.

Raph : Moi j'avais l'idée d'une fille – avec une robe noire - qui marcherait dans une rue sombre et tout à coup elle se retournerait et elle se ferait attaquer par les forces maléfiques et à la fin du clip la tristesse du monde apparaît devant toi, elle t'explique le mouvement des planètes depuis l'explosion de la centrale de Fukushima ! (rires)

 

Pelecanus : Mmm. Ça risque de coûter un peu trop cher. Sinon, dans votre dernier EP 333, une chanson s'intitule "The Wild Brunch" et l'autre "Herbivore". Il y a un fil rouge gastronomique, non ?

 

Raph : Oui, c'est pour ça que Raul a fait un tel design. Ces magnifiques fourchettes. Elles sont incroyables, non ? On aurait du en faire un t-shirt, d'ailleurs...

Margo : au début il devait s'appeler 111 puis finalement on l'a appelé "333". L'EP a du passer du monolithe... à la fourchette. (rires)

 

Pelecanus : Et pourquoi "333", alors ?

 

Raph : Parce qu'il y a 333 copies. C'est vraiment limité et ce n'est que du vinyle. Tu peux aussi l'acheter en digital. Enfin achète plutôt un vinyle : on est assez fiers de l'objet, quand même.

Margo : Mais pour revenir sur les similitudes entre les deux chansons, on s'est aussi aperçu qu'elles commençaient toutes les deux par le même phrasé.
Raph : Et ça c'est de l'anedote.

 

Pelecanus : De l'exclu, je crois.

 

Raph : Ah mais le scoop ultime, même.

 

Pelecanus : Quand je pense que je ne suis toujours pas payé pour ça... Plus sérieusement, Raph, c'est toi qui t'occupes de l'enregistrement de Kruger ?

 

Raph : Depuis le deuxième album, je suis toujours impliqué dans l'enregistrement et la production. En ce qui concerne le mixage et le mastering, on a toujours laissé ça à des tiers. Disons que je chapeaute l'enregistrement et que je me déplace ensuite chez celui qui s'occupe du mixage/mastering.

Margo : Raph a beaucoup de défauts mais en enregistrement il est bourré de qualités. C'est en plus très confortable de pouvoir enregistrer avec un gars du groupe : on n'est pas obligés de louer un studio. C'est très confortable et très agréable. En plus dans le groupe, on a plein de spécialisations : celle de Raph étant de nous enregistrer, Reno d'organiser la tournée... puis nous on sert à peu près à rien, quoi.

Raph : Non non ! Raul s'occupe de l'artwork comme Jacques s'en occupait avant lui. Alors ceux qui servent vraiment à rien, c'est Blaise et toi !

 

Pelecanus : Donc Kruger, quand vous cherchez un guitariste, vous voulez non seulement un mec qui sache jouer de la six-cordes, mais aussi un graphiste...

 

Margo : Déjà on veut un mec qui soit bien peigné. Le reste on voit sur place.

 

Pelecanus : Vous venez de Suisse romande, parlez-moi des groupes qui valent le coup chez vous.

 

Raph : Moi je les enregistre tous en ce moment. Alors l'idéal c'est d'en faire des stars locales...

Blaise : ... parmi lesquelles Abraham, Coilguns, Zatokrev...

Margo : On aime tous beaucoup Zatokrev.

Raph : ... Bagheera aussi.

Blaise : Et Cortez, tiens.

 

Pelecanus : Et alors est-ce que ces rumeurs sur la rivalité entre Lausanne et Genève sont fondées ? Parce que là vous ne me parlez ni de Rorcal, ni des autres Genevois...

 

Margo : Il n'y a plus de rivalité entre Genève et Lausanne puisque Genève n'existe plus : Knut ne joue plus, Nostromo ne joue plus... Bon, il y a bien Rorcal mais vu que c'est Raph qui les mixe, tout le monde se rend bien compte que Genève est devenu une sous-branche de Lausanne (rires). Donc il ne peut plus y avoir de rivalité.

Blaise : La scène genevoise avait été très productive dans les années 90 avec tous ces groupes qui ont ouvert la voie et développé un intérêt pour des musiques qui venaient de chez nous. Clairement, ça nous a été vachement bénéfique. Aujourd'hui à Genève, Rorcal, Mumakil – avec des anciens Knut et Nostromo d'ailleurs – Impure Wilhelmina... tout ça vaut vraiment le coup.

 

Pelecanus : 12 ans de Kruger, ça commence à être respectable. Quel sentiment avez-vous sur votre carrière ?

 

Blaise : On fait encore tout ce qu'on peut pour le groupe, tout en essayant de se dégager du temps libre pour nous-mêmes. Mais je crois qu'on est encore très motivés à ressortir des albums et à remonter sur scène comme ce soir. On a toujours la niaque. Ça vaut encore vachement la peine. Donc on fonctionne sans grandes ambitions mais avec toujours autant de plaisir.

Margo : Ça fait quelques années que je me dis que je me fais vieux. Mais à chaque concert – que ce soit ici ou devant 20 personnes – je me rends compte que j'aimerais jamais arrêter ça. D'ailleurs si ça s'arrête, j'aimerais qu'on ait une sortie avec brio. Une sortie organisée, si tu veux.

Raph : Il y avait ce titre d'album absolument génial qu'il faudrait qu'on pique à Keelhaul : "Triumphant Return To Obscurity" : le retour triomphant à l'obscurité. Je trouve ça magnifique.

Margo : Sincèrement, j'aurais jamais imaginé que Kruger prenne de telles proportions. On a pu faire des festivals, jouer avec de gros groupes, avec parmi eux Isis, Unsane, Gojira comme ce soir, Dillinger Escape Plan... Maintenant, la suite de Kruger, c'est que du bonus. Ça doit être rapport à cette naïveté que j'ai toujours. Je flippe encore avant de monter sur scène. Et tant que j'aurai ça, je continuerai jusqu'à ce qu'on me mette...

Blaise : ...la corde au cul. (rires) Je crois qu'on a toujours eu un peu de chance, aussi. Chaque année son truc chouette : un Hellfest, un Bataclan, ouvrir pour Meshuggah...
Margo : En tout cas on a toujours fait ça honnêtement. Aujourd'hui au Bataclan en 2013 on est touché quand un mec vient nous acheter un t-shirt à l'issue de notre set. Et même si on n'en vend qu'un seul on sera contents.

Raph : Tu veux pas acheter un t-shirt, d'ailleurs ? (rires).

 

[Entrevue] Kruger : "Aujourd'hui, on repart de rien"
Affreux vilain metalhead incurable et rédac'chef

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