H.R. Giger : Résonnances biomécaniques

H.R. Giger : Résonnances biomécaniques

Quelle satisfaction éprouvons-nous à être confrontés à nos peurs les plus profondes ? A quel point le morbide peut-il influencer un art ? Si ces questions ne peuvent trouver de réponses catégoriques et objectives, certains artistes y ont consacrés leur vie entière, distillant avec brio nos angoisses dans des œuvres marquantes ou, au moins, intrigantes. Et c'est de l'un d'eux que l'on va joyeusement discutailler aujourd'hui : H.R. Giger, dessinateur/plasticien suisse né le 5 février 1940 et, malheureusement, décédé le 12 mai 2014.

L'héritage qu'il laisse derrière lui est conséquent, et si l'on pense surtout à son travail au cinéma (Alien, Aliens ou, ô comble de la surprise : Alien³), je vais ici surtout m'attarder sur une facette plus à propos pour vous, assidus lecteurs mélomanes de Pelecanus, à savoir : ses collaborations, sa grande influence et son soutien aux sphères musicales underground et bruyantes. Bien que le but ici reste de parler principalement de musique, il me faudra tout de même tirer quelques parallèles avec les débuts de Giger, notamment au cinéma, puisque que c'est bien à ce moment-là qu'il va rencontrer et commencer à s'intéresser à des musiciens.
Replaçons les choses dans leur contexte. Giger commence à se faire connaître au début des années 70s en publiant différents catalogues et posters de ses peintures horrifiques à l'aérographe. Ces catalogues vont commencer à beaucoup faire parler d’eux et, sur un conseil de Salvador Dali (oui parce que le mec ne se fait pas recommander par le dernier des péquenauds), ses illustrations lui ouvriront les portes d'un projet à l'envergure démesurée pour l'époque : l'adaptation au cinéma du roman de science-fiction Dune par le réalisateur visionnaire (et accessoirement bien allumé) Alejandro Jodorowsky.
Le projet est d’une ambition folle, et en plus d'un casting proprement hallucinant (Mick Jagger, Dali ou encore Orson FUCKING Welles), il nécessitera un travail de conception artistique de longue haleine.

Cela amènera Giger à devoir venir s’installer momentanément à Paris en 1975 pour y collaborer avec l’équipe de Jodorowsky, alors déjà composée du dessinateur de BDs Moebius (Jean Giraud) et d'un spécialiste des effets spéciaux, Dan O’Bannon.
Giger travaillera principalement sur le peuple des Harkonnens, la faction antagoniste de l’univers de Dune, pour lesquels il développera une direction artistique très sombre, en insufflant dans les illustrations des décors son style habituel mélangeant des aspects organiques du corps humain greffés à des squelettes de machines.

Concept-Art du château du Baron Harkonnen

 

Mais alors que le story-board et les différents concepts arts avancent à grands pas, la question de l’ambiance musicale de l’œuvre se pose. Pour ce faire Jodorowsky avait déjà dans l’optique d’engager plusieurs groupes afin que chacun d’entre eux compose pour l’une des nombreuses factions du film. Le type, ne faisant décidément pas les choses à moitié, avait déjà réussi à intéresser, entre autres, Mike Oldfield, Tangerine Dream et Pink Floyd. Mais loin de s’en contenter, il lui fallait quelque chose de nettement plus obscur et martial pour la musique des Harkonnens, et c’est au détour d’une scène parisienne que Jodorowsky trouvera son bonheur : le groupe fondateur du Zheul, Magma.
Giger assistera également au concert de ces derniers et se dira complètement fasciné par leur musique, assez violente pour l’époque. On peut donc supposer que c’est un des évènements qui vont le pousser à soutenir régulièrement les musiques atypiques, sa fascination et ses liens avec les membres du groupe l’emmenant même à réaliser quelques années plus tard la pochette de leur septième album : Attahk.

Cela dit, malgré cette tripotée de talent, le projet de Dune sera finalement avorté faute de budget. La déception des différents artistes sera, on s'en doute bien, énorme. Mais cette frustration aura tout de même conduit Giger à retravailler avec Dan O’Bannon et Moebius, et grand bien lui en a pris, car il partagera avec eux en 1980 l'oscar des meilleurs spéciaux pour le célèbre Alien de Ridley Scott.
Cette nouvelle reconnaissance internationale va faire de lui un illustrateur et designer très prisé et va commencer à lui ouvrir la porte de projets plus grand public. Un des meilleurs exemples reste les artworks qu’il a réalisé pour deux albums solos de Debbie Harry en plein dans la vague de succès de son groupe Blondie.

Cover-Art pour Debbie Harry à gauche et Emerson Lake and Palmer à droite

 

Mais revenons plutôt aux musiques extrêmes car, loin de s’en éloigner au fil de son succès, il va plutôt continuer de s’y immiscer. Pour cela un des exemples les plus probants reste sa relation particulière avec le groupe Celtic Frost, et plus particulièrement pendant leurs débuts difficiles.
C’est à l’aube des années 80 que le Suisse Tom G. Fischer (sous le pseudo Tom G. Warrior) fonde Celtic Frost sur la dépouille de son premier groupe : Hellhammer. La formation est aujourd’hui considérée comme l'un des piliers fondateurs du Black Metal, mais comme tout bon précurseur en son temps, le groupe n’est pas pris au sérieux et les labels les rejettent alors que les studios d’enregistrement se foutent d'eux à chaque prise. C’est dans ce moment, avouons-le, pas franchement jouasse, que Tom G.Warrior, totalement fasciné par l’univers de Giger, se décide à envoyer une lettre au maître de l’horreur lui expliquant l’admiration qu’a le groupe pour ce dernier. Tant qu'à faire, il en profite également pour parler de sa musique et pour aborder les difficultés qu'il a à faire reconnaitre celle-ci dans son propre pays. Giger, après avoir lu la lettre, jette une oreille sur Morbid Tales (unique EP du groupe à l’époque) et trouve dans la musique froide et violente de Celtic Frost une résonnance commune avec la démarche horrifique et biomécanique qu’il s’évertue à coucher sur papier depuis 10 ans. Un tympan explosé plus tard, il rappelle donc Tom, au grand étonnement de ce dernier, et lui exprime tout son soutien et ses encouragements pour l’avenir du groupe. Il acceptera également de donner une de ses œuvres pour l'artwork de leur premier long format : To Mega Therion.

Il est fort probable que sans le soutien de Giger, alors à l’apogée de sa popularité, le groupe de Tom G.Warrior n’aurait pas pu percer en son temps. Les deux hommes se vouant une admiration mutuelle, ils garderont une relation particulière : Giger dessinera pour les projets de Tom (covers pour deux albums de Tryptikon, bannières de scène, etc) qui lui deviendra son assistant personnel à partir de 2008.

Tom G. Warrior et H.R. Giger

 

La collaboration fructueuse avec Celtic Frost va pousser beaucoup de groupes à demander le travail de Giger pour différents projets, et si il ne les acceptera pas tous on peut en citer quelques un. Pour les covers d’albums on retrouvera son travail chez Carcass, Atrocity ou encore Danzig, mais son talent servira également pour d’autres travaux plus étonnants comme la construction d’un pied de micro pour Jonathan Davis de Korn (encore utilisé pour chaque concert du groupe) ou l’élaboration d’une statue de 11 mètres de la déesse Isis pour une tournée de Mylène Farmer (pourquoi pas).
Cependant son travail très axé sur des symboles sexuels évidents ne plaît pas à toutes les âmes puritaines de ce bas-monde. Il vaudra d’ailleurs de gros ennuis aux Dead Kennedys qui se prennent en 1985 un bon gros procès pour pornographie à la publication de l’album Frankenchrist utilisant comme artwork la peinture Penis Landscape du dessinateur. Le groupe se verra contraint par la justice californienne de changer l’illustration, et splittera 1 an plus tard en partie à cause de l’immense polémique causée par le procès.

Au final Giger aura collaboré avec de nombreux musiciens, et même si cela consistait la plupart du temps à reprendre de ses œuvres déjà existantes, il n’a jamais caché son admiration et son soutien aux musiques atypiques, voire extrêmes (Mylène Farmer, ça ne déconne pas). Mais plus qu’il n’en aura soutenus il et en aura surtout inspirés ! On ne compte plus le nombre de groupes d’indus qui ont repris l’esthétique très biomécanique de ses œuvres, et si tous ne lui ont pas fait honneur, il a définitivement dicté bon nombre de ses codes esthétiques actuels. Il aura laissé à sa mort un patrimoine artistique conséquent, et nombreux sont les hommages qui lui ont été faits. On pensera notamment aux Polonais de Behemoth qui, basant beaucoup de leur esthétique sur ses travaux sur le satanisme (la série de peinture The Spell ou Satan), lui dédieront le clip de Messe Noire issu de leur dernier album.

Vous l’aurez compris, on peut étendre Giger à bien plus que le type qui a créé Alien ou à l’idole par défaut des tatoueurs. Et s’il y aurait encore bien des choses à dire à son sujet, je ne vais pas plus m’étendre dessus, et plutôt vous laissez continuer le boulot si cela vous intéresse. Pour ce faire je ne saurais trop vous conseiller de jeter vos mirettes sur ces différents documentaires/vidéos (listés ci-dessous) qui, chacun dans leur sujet précis, vont bien plus loin que ce que j’ai esquissé dans ce modeste article.

  • Dark Star : HR Giger's World - Documentaire biographique tourné quelques mois avant la mort de Giger. Les infos sont nombreuses et on montre beaucoup du domicile hallucinant du monsieur (le type s'est construit un train fantôme sur le "voyage périnatal" dans son jardin). Beaucoup d'interventions de proches, et notamment de Tom G. Warrior.
  • Jodorowsky's Dune - Documentaire fascinant sur le projet avorté du film le plus ambitieux de tous les temps. Bien que pas du tout centré sur Giger on y aborde via quelques une de ses interventions sa fascination pour Magma et ses différentes implications dans le projet de Jodorowsky.
  • Episode de Kvlt sur Celtic Frost - Excellente vidéo de 2Guys1TV revenant sur l’évolution de Celtic Frost, abordant notamment le soutien de Giger au groupe et son amitié avec Tom G. Warrior.

 

H.R. Giger : Résonnances biomécaniques
Élément suisse de la rédaction, j'adore écouter de la musique de bourrin entre deux évasions fiscales.

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